Le Portrait de la Femme [1/4]

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11.05.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

De la Vierge Marie aux selfies d’influenceuses, le portrait de la femme a bien voyagé

Le genre du portrait a traversé les siècles. En plus de servir à représenter une personne, le portrait raconte une époque. Et aujourd’hui, il semblerait que la nôtre fasse la part belle au féminisme et à une représentation plus inclusive des femmes. Le portrait de la femme, en peinture comme en photo, s’engage et se fait le porte-parole d’une génération qui lit les essais de Mona Chollet et écoute Angèle en boucle. L’histoire de sa représentation va de pair avec l’évolution de la définition du portrait et des mediums : de la toile au smartphone, des portraits de cour à l’ère du tous photographes, du portrait peint au selfie, à quoi ressemble le portrait de la femme en 2020 ?

Les Femmes en peinture, toute une histoire

Le portrait apparaît dès l’Antiquité pour représenter les morts. Il a alors une fonction purement funéraire et spirituelle et est lié au réel et à l’Homme. Il s’est agi pendant longtemps de représenter une personne, de la manière la plus fidèle possible, pour garder le souvenir des êtres aimés et rendre hommage aux grands hommes célèbres. Pendant le Moyen-Âge, c’est l’iconographie religieuse qui triomphe. Il est alors interdit de peindre des êtres humains. Et on laisse forcément un peu de côté les portraits privés. Mais, c’est néanmoins à cette époque que le premier portrait marquant de femme voit le jour : la première a avoir fait l’objet de si nombreux portraits, c’est bien La Vierge Marie. À la fois Sainte, mère et symbole de la virginité. La Vierge, c’est un premier modèle féminin que les artistes vont dévoiler progressivement.

Mais l’Âge d’Or du portrait, c’est bien sûr La Renaissance. L’Homme est au centre des réflexions et forcément, des toiles. C’est à cette époque qu’est réalisé le portrait de femme le plus célèbre du monde occidental, celui de Mona Lisa par Leonardo da Vinci. Ou encore, plus révélateur de la manière de représenter les femmes au XVe siècle, la célébrissime Vénus de Botticelli. Premier peintre à dévoiler le corps nu de la femme. Vénus pose en « contrapposto », c’est-à-dire en appui sur une jambe, ce qui accentue, bien sûr, les courbes désirables de son bassin. Botticelli ouvre une porte et les figures féminines prolifèrent. Le corps féminin est vu, regardé, désiré par les hommes. C’est aussi l’époque des mécènes, qui commandent les portraits des femmes de leur choix, de leurs muses qui prennent la pose.

« Pour être une artiste contemporaine, il faut d’abord réparer le passé »

Plus tard, Vermeer peindra les femmes comme des fées du logis, qui s’affairent dans le foyer, comme avec sa Jeune fille à la perle, sa Laitière ou encore sa Dentelière. Au XIXe siècle, avec la vague orientaliste, ce sont encore les hommes, qui peignent les femmes dans des bains, des hammams ou des harems. Elles sont offertes aux hommes et à leur regard. Elles sont toujours dénudées, érotiques, comme dans les toiles d’Ingres.

Et les femmes artistes viennent sur le tard. Ainsi, plus les femmes prennent de l’importance dans la société, et en tant qu’artistes, moins cette vision unique et restrictive de la femme ne peut perdurer. Aujourd’hui, un nouveau tournant s’ouvre dans l’Histoire du portrait, avec de nouvelles artistes, émergentes et engagées. Le portrait devient outil du féminisme. Les femmes sont plus présentes, elles imposent leur vision, leurs sujets. « Pour être une artiste contemporaine, il faut d’abord réparer le passé », nous avait dit Eleanor Johnson, jeune peintre britannique.  C’est l’heure du nouveau Portrait de la femme, plus ouvert, plus divers, plus vrai. Comme l’époque.

la jeune fille a la perlePortrait photo et quête du réalisme

La photographie, depuis son invention, a toujours été la grande rivale du portrait peint. Une concurrente sévère dans la course à la représentation la plus fidèle. La photo, c’est l’art du vrai, du réel. Pour la critique Rosalind Krauss, « toute image photographique est un enregistrement de la réalité ». Cet art semble alors plus à même encore de proposer un portrait authentique de la femme. Le portrait a d’ailleurs toujours été l’un des usages majeurs de la photographie.

C’est sûr, l’apparition de la photo en 1840 est venue challenger les codes du portrait. A priori, c’est une image plus exacte. On ne choisit pas les couleurs, les matières… On ne déforme pas. La trace de l’artiste semble moins présente. On capture juste le portrait de quelqu’un à un instant T, grâce à un procédé technique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la photo a mis du temps avant d’être véritablement considérée comme un art. Des peintres signent carrément une pétition en 1862 pour l’empêcher de devenir un art à part entière. Avec l’apparition de la photographie instantanée en 1859, moins chère et plus pratique, on n’a plus besoin de poser des heures pour avoir son portrait. La photo offre un accès démocratique à la représentation de soi. Fini les portraits peints réservés à l’élite sociale et aux personnalités influentes. Grâce à la photo, toutes les catégories sociales peuvent se faire tirer le portrait. Et le public afflue vers les ateliers photo. Les portraits de famille, plus intimes et plus simples, voient aussi le jour. Le portrait devient ordinaire. Et forcément, on va alors vouloir distinguer le portrait photo œuvre d’art et le portrait amateur.

michèle morgan au studio harcourt vintage

C’est ainsi que naît l’un des studios photo les plus célèbres, le studio Harcourt, fondé en 1934 par Colette Harcourt et Jacques et Jean Lacroix. Toujours une référence aujourd’hui, les portraits qui en sortent sont de véritables œuvres d’art, inspirées par l’esthétique et le glamour ; c’est le noir et blanc qui sublime, « l’élégance à la française ». Sa signature est facilement reconnaissable, et emprunte d’ailleurs des codes à la peinture, comme le clair-obscur. Les visages sont pris en gros plan, sur un fond uni. Les éclairages utilisés sont ceux du cinéma. Les femmes défilent sous les caméras d’Harcourt : Édith Piaf, Françoise Sagan, Brigitte Bardot, Dita Von Teese… Des femmes icônes, immortalisées par ces studios mythiques qui s’efforcent de trouver « la beauté chez chacun ». « En France, on n’est pas acteur si l’on n’a pas été photographié par les Studios Harcourt », écrit même Barthes dans ses Mythologies. Dans les années 60, c’est l’arrivée d’un nouvel art hybride avec les portraits pop art d’Andy Warhol. Comme ceux de Marilyn Monroe, réalisés après sa mort, entre 1963 et 1967. Ils mélangent un portrait photo publicitaire réalisé pour un film, sérigraphié, et de la peinture. Avec ces touches de couleurs peintes, Warhol fait revivre le mythe Marilyn, accentue sa blondeur, ses lèvres pulpeuses. Le portrait se décline à l’infini, devient industriel, commercial. On consomme beaucoup plus facilement le portrait photo que le portrait peint, dont il n’existe qu’un seul et unique exemplaire.

Le portrait photo revient au naturel, voire au super naturel

cindy crawford nineties

La mode, secteur qui repose lui aussi sur l’image et le visuel, se prend forcément au jeu du portrait photo. Et après la seconde guerre mondiale, les grands photographes se spécialisent dans les portraits mode. Comme Irving Penn, Helmut Newton ou Richard Avedon. Tous les trois réalisent des portraits en noir et blanc et immortalisent les femmes et les stars de leur époque. Sophia Loren, Audrey Hepburn, Kate Moss, Catherine Deneuve… Leurs images font la couverture de Vogue et font rêver le monde entier. À travers ces portraits de femmes habillées par les marques, les photographes soulignent les tendances de leur époque en matière de mode.

Aujourd’hui, après une ère de surenchère de la retouche sur laquelle on passera, le portrait photo revient au naturel, voire au super naturel. Les mouvements artistiques se suivent et s’enchaînent depuis toujours en réaction les uns avec les autres. C’est la fidélité au réel de la photo que veulent célébrer de plus belle les jeunes artistes photographes, notamment dans leurs portraits de femmes. Le portrait photo plaît justement pour son naturel, qu’on accentue encore. En peinture, on ne veut plus un portrait ressemblant, mais un portrait engagé, porteur d’un message. Le portrait peint se tourne vers l’abstrait pour proposer d’autres images, des corps imaginaires, inventés, déformés. De toutes les tailles et de toutes les formes. À l’image des portraits d’Ana Leovy et de ses beautés géométriques. En photo, les femmes réclament au contraire l’exacte vérité, sans trucage. Sans filtre aussi, même s’il est tentant sur Instagram de s’ajouter quelques taches de rousseur grâce au filtre Freckles de l’influenceuse Noholita. Mais en majorité, les femmes en 2020 veulent du vrai et se montrer telles qu’elles sont. À l’image du hashtag #OnVeutDuVrai lancé sur Instagram par les influenceuses My Better Self et Douze Février, qui se battent pour une autre représentation des femmes avec leurs portraits 100 % honnêtes. Sous ce hashtag, on peut déjà retrouver plus de 20 000 publications, toutes bienveillantes.

clara luciani quentin simon paris

Les porte-paroles de cette génération anti-filtre ce sont des artistes comme Charlotte Lapalus, qui photographie la femme en gros plan, au corps à corps, jusqu’à révéler sa chair de poule. Ou comme Quentin Simon, que les marques de lingerie et les artistes féminines comme Clara Luciani ou Louise Damas s’arrachent. Pourquoi ? Parce que les portraits de Quentin sont honnêtes et bienveillants. L’artiste établit une vraie relation avec son modèle. Ils passent un moment ensemble, peuplé d’imprévus, ils rigolent, font connaissance. Les femmes sont capturées au naturel, sans retouche. Elles n’en ont pas besoin et de toute façon, Quentin déteste Photoshop. Seule la lumière, naturelle bien sûr, du soleil les accompagne. C’est aussi une nouvelle façon de faire de la communication. Ce qui marche, ce ne sont plus les pubs ultra retouchées à la TV ou dans les magazines mais une promotion plus simple, faite entre copines ou à travers des portraits de femmes comme nous sur Instagram, prises dans leur vie de tous les jours. Ou qui se prennent elles-mêmes en mode selfie, sans photographe.

selfie main noir et blanc

Le selfie, l’autoportrait démocratisé

À l’origine, c’est l’artiste qui réalise un portrait de nous. C’est son regard posé sur nous, qui nous interprète. Aujourd’hui, la caméra s’inverse, et tout change. Le portrait photo se fait plus vrai que nature, il se banalise aussi. Avec nos appareils photo modernes et nos smartphones, tout le monde peut réaliser des portraits. Et les diffuser instantanément sur les réseaux. On demande aux autres de nous prendre, partout où l’on va, et bien sûr, on fait des selfies. Beaucoup de selfies. Autoportraits des temps modernes. On se représente soi-même. Et cela pose la question fondamentale de savoir si nous sommes toujours les mieux placés pour nous connaître, et donc nous immortaliser. Avec un selfie on met en valeur ce que l’on aime chez soi, on choisit son meilleur profil. Mais on se perçoit souvent avec nos complexes, notre appréciation biaisée de nous-mêmes. Qui n’a jamais regardé un selfie ou même son reflet dans le miroir étonné – ou déçu – du reflet ? Ou supprimé une série de photos de soi, pas satisfait ? Quand le peintre, le photographe ou même l’ami fait notre portrait, il le fait avec un regard extérieur, peut-être moins dur vis-à-vis de notre image, ou même avec amour. Le portrait que Dorian Gray aime tant, si réussi à ses yeux, a été peint par Basil, peintre fasciné et fou de son modèle.

Mais qu’est-ce que cet autoportrait 2.0 dit de nous et de notre génération ? Peut-être sommes-nous une génération autocentrée, comme le soulignait la une du Times en 2013 avec ces termes de « Me Me Me Generation ». Les images foisonnent, encombrent nos pellicules de smartphone et inondent les réseaux. Sur Instagram, plus de 100 millions de photos et vidéos sont publiées chaque jour. Et on retrouve en ce moment sur la plateforme plus de 419 millions de publications avec le tag « selfie » ou le tag « me ». Le selfie est peut-être aussi un nouvel outil de construction identitaire, pour une génération en besoin d’affection. Il permet d’apprendre à s’aimer à travers le regard, l’approbation de l’autre. Pour Pauline Escande-Gauquié, auteure du livre Tous Selfie, le selfie se distingue de l’autoportrait car il a vocation à être partagé. On veut que notre selfie soit vu, aimé, liké. On attend avec impatience les commentaires de nos abonnés sur les réseaux dès que l’on poste une photo de soi. Et si personne ne vient à liker notre dernier selfie, on le supprime. Finalement, il n’était pas si bien que ça. Pour l’auteure, on recherche « une estime de soi » à travers le miroir de l’autre. Sauf que pour la première fois dans l’histoire du portrait, on a le contrôle total de son image, on est « le propre acteur de sa communication ».

Les réseaux offrent ainsi aux regards curieux d’un public toujours plus nombreux, une multitude de représentation de la femme. Les réseaux ouvrent la porte à une multiplication des visions, des points de vue. On y découvre des portraits et selfies de femmes de toutes les nationalités, de toutes les morphologies, avec chacune leurs forces et leurs faiblesses, leurs petites imperfections et leurs charmes. Qui dessinent une image plus large de la beauté. Dans le selfie, on ne cherche plus la perfection à la manière d’un portrait Harcourt. Les femmes se montrent telles qu’elles sont. Et mettent en lumière à travers leurs selfies, leurs combats. Les selfies à la manière des portraits des peintres gardent une trace de nos préoccupations et de nos revendications. Et permettent de faire passer le message que l’on veut. Comme les selfies 100 % naturel #sansfiltre #nomakeup qui fleurissent sur les réseaux et soulignent les envies des femmes en 2020, la manière dont elles veulent être perçues.

Alors que nous sortons tout juste d’une longue période de confinement, synonyme d’isolement loin de nos proches, les selfies et les portraits photo circulent encore plus pour nous emmener jusqu’à l’autre et entrer dans son quotidien. On est contents de se voir. Nos selfies de confinement, à garder précieusement, sont plus que jamais des témoignages de cette période 100 % inédite. Qui sait ce qu’ils pourront apprendre à leur tour aux prochaines générations ?

Restez avec nous tout au long du mois de mai, pour découvrir sur Tafmag notre sélection d’artistes féminines. Spécialisées dans le portrait peint ou photographié, elles dessinent par leur art les contours du Portrait de la Femme en 2020 et nous aident à comprendre la femme d’aujourd’hui et de demain.

 

Retrouvez le dossier au complet sur nos artistes du portrait de la femme avec
[2/4] Rebecca Brodskis, le portait comme mélange des genres
[3/4] Léa Augereau, l’artiste et son modèle
[4/4] Sara Costa, le portrait dans l’intimité du confinement