Eleanor Johnson[GBR]

  • Peinture
  • La chronique
Envie de créer un projet avec cet artiste ?
Contactez-nous
27.03.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

À tout juste 25 ans, Eleanor Johnson est passionnée par les grands maîtres et les toiles classiques. Fascinée par Rubens et ses scènes idylliques, son rendu de la chair, ses baigneurs… Elle les reprend à sa manière, les modernise et y ajoute un souffle d’engagement écologique, armée de peinture à l’huile. Elle peint de grandes toiles, envahies par une foule serrée, peuplées de corps et de baigneurs dénudés, frivoles, sensuels. Un ballet des corps qui se danse peau à peau et qui fait plaisir à nos yeux solitaires et isolés en ce moment particulier. Parce que l’on redoute tout contact physique avec l’autre et que l’on a laissé de côté pour un temps les câlins et les baisers.

Si son premier souvenir de peinture est associé au nord de la France, à des bols de chocolat chaud et à un livre de coloriage de chevaux qui l’obsédait, Eleanor est anglaise et installée à Londres. Très active dans la nouvelle scène arty de l’est de la capitale, elle a même lancé sa galerie d’art contemporain pour se représenter et mettre en lumière la scène émergente. Voyageons un peu, de l’autre côté de la Manche.

ARTY LONDON

La journée idéale pour Eleanor consiste à peindre sans interruption, de 9h jusqu’à 20h dans son atelier londonien, avec un peu de musique ou des podcasts en fond sonore. Si rester enfermés toute la journée fait flipper beaucoup d’entre nous, les artistes, eux, sont habitués à s’isoler, entrer dans une bulle créative, se confiner. « Je me coupe du monde extérieur et je plonge dans une sorte d’état méditatif », décrit Eleanor. Ça, ce serait si elle n’avait pas à gérer ses cours pour son Master, des appels, des e-mails… Car être artiste précise-t-elle, c’est aussi « diriger une entreprise ».

Eleanor habite à Whitechapel, à l’est de Londres bien sûr. Elle aime la fabuleuse diversité de ce quartier populaire. « Juste en bas de la rue se trouve la mosquée d’East London et j’entends parfois son appel à la prière. Pas loin, il y a aussi les boutiques indépendantes de Brick Lane, la Libraria Bookshop ou House of Vintage. Récemment, j’ai mangé le meilleur curry chez Aladin ». Whitechapel, c’est le résumé parfait de Londres, la multiculturelle. Son appart se trouve au milieu d’une rangée de petits cottages victoriens avec leur jardinet sur le devant. La campagne en pleine ville.

À 25 ans, on vous le disait, Eleanor a lancé sa propre galerie, Paulilles, avec son mec Gabriel Kenny-Ryder, artiste lui aussi. Pour « créer ses propres opportunités » et ne pas attendre qu’une galerie vienne un jour lui demander de la représenter. Pas du genre à patienter les bras croisés, l’année dernière, elle a organisé sa propre exposition avec son copain, toujours, et le cinéaste William Kennedy, sur le thème « Qu’est-ce que c’est d’être heureux ? ». Une exposition interrogeant notre connexion à la nature, un thème cher à Eleanor dont elle a eu l’idée sur un chemin côtier de Cornouailles. Pour le nom de sa galerie, retour vers la France, là où tout a commencé. Les habitués de Collioure en été l’auront reconnue, Paulilles est une zone protégée juste à côté de la cité du fauvisme. Un endroit « sauvage, vallonné, entouré par la mer », où le bonheur d’Eleanor est au complet. Avec ses frères, artistes eux aussi – l’un est cinéaste et l’autre photographe -, Eleanor vient d’acquérir un vieux pub de son quartier, qu’elle a transformé en galerie, studio, espace de vie. « La maison Paulilles », elle l’appelle. Un lieu accueillant, abordable et ouvert. Son objectif est simple, organiser des expos de groupes et offrir de nombreuses opportunités aux artistes émergents pour qui il est ardu de se faire une place à Londres, capitale hors de prix. Eleanor y donnera aussi des cours gratuits aux enfants. « L’éducation artistique est essentielle pour façonner les adultes que nous devenons », écrit celle qui revisite dans ses toiles les classiques de l’Histoire de l’art.

RETOUR À LA NATURE

Eleanor reprend des thèmes centraux et éternels. Comme celui des baigneurs, qui évoque à la fois Rubens, Fragonard, Renoir ou encore Cézanne. Ce thème, elle l’actualise et lui donne un accent écologique. La jeune femme aborde la nostalgie de ces baignades innocentes à une époque où l’on est plutôt tourné vers l’espace intérieur et scotché à nos écrans et où surtout, « les rivières deviennent trop polluées pour nager ». On pense forcément aux eaux de Venise, limpides depuis le début de la quarantaine et le départ des touristes. Des eaux claires, débarrassées des bateaux, où l’on voit enfin les poissons, comme à l’époque où l’on pouvait encore se baigner dans les canaux…

La nature pour Eleanor, c’est sa liberté. Et elle se réjouit ainsi d’être confinée dans sa maison d’enfance, une ancienne ferme dans la campagne douillette de l’Oxfordshire. Elle a même déménagé son atelier dans l’une des écuries. Cette pandémie, un peu comme Delfina Carmona, Eleanor la perçoit comme « un signal d’alarme » qui révèle les fissures de nos sociétés de surconsommation. Un rappel que l’humanité ne peut battre la nature. Et qu’au contraire, « nous devons la respecter, la nourrir ». Dans son jardin familial, Eleanor saisit ce moment de confinement pour apprendre, aux côtés de ses parents, à s’occuper des plantes et des légumes… Elle étudie les herbes et les fleurs. Elle en fait sécher pour réaliser des encens. Et loin de son studio urbain, prend enfin le temps de se reconnecter à la nature.