Sous le soleil, la plage [1/6]

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01.06.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

Sous le soleil, la plage : une histoire d’érotisme en société

C’est immédiatement Brigitte Bardot qui nous vient en tête. « Sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés… » Alors qu’après une longue période de confinement, on ne sait pas vraiment ce qu’il va advenir de nos vacances d’été, on se languit plus que jamais des couchers de soleil et des cocktails au bord de l’eau, de la bronzette dans notre nouveau maillot, des balades pieds nus dans le sable… À la plage. Ah la plage ! Cet espace devenu mythique, véritable lieu de fantasme où l’on ne passe pourtant que quelques semaines de l’année, collés serrés. Mais dont on rêve dès le mois de janvier. Sous le soleil, la plage. Une courte saison où les corps s’exposent et où tout se joue sur le sable. Des congés payés de 1936 à l’injonction moderne du summer body, la vie à la plage est-elle le reflet parfait de nos sociétés ? Retour sur une histoire de plage, comme dirait « BB ».

brigitte bardot sur la plageLA Ruée vers le sable

Pendant longtemps en France, les plages sont des lieux de villégiature de la population aisée. Il n’y a qu’à voir les villas extravagantes de la ville d’Hiver d’Arcachon, cité de cure très huppée, construites dans les années 1860. Car la plage possède à l’époque une dimension médicale. On s’y rend pour sa santé. C’est le médecin britannique Richard Russell, dès 1753, qui prescrit les bains de mer comme cures. Mais c’est un luxe qui n’est pas destiné à tous. Il faut pouvoir prendre des vacances et surtout, pouvoir les payer.

« Sur une plage, face à la mer, on tourne symboliquement le dos aux problèmes et à la vie quotidienne de boulot. »

Tout change en juin 1936, quand le Front Populaire instaure la semaine de 40 heures et les 15 jours de congés payés. Cette loi a un effet direct sur les loisirs des Français. C’est la naissance des grandes vacances, le développement du tourisme populaire, le début de l’exode vers les plages Dans un même temps, on réduit le prix des transports avec la création du billet de train dit « billet populaire de congés annuel », 40 % moins cher. En 1936, on compte déjà près de 600 000 voyageurs avec ce billet réduit. 1,8 million partiront l’année suivante. Les auberges de jeunesse fleurissent un peu partout et le concept du camping voit le jour. Cet été de 1936, les classes populaires vont enfin goûter aux plaisirs ludiques des vacances à la mer. Même si on ne part pas encore très loin : on se contente des plages des bords de l’Oise ou de Normandie, que les parisiens découvrent pour la toute première fois. C’est l’essor de Deauville, devenu entre-temps le « 21e arrondissement de Paris », du Touquet-Paris-Plage, de Cabourg… La plage devient un rêve accessible à tous, ou presque. Elle est désormais intimement liée à ce besoin de plaisir, de désœuvrement, de liberté. C’est ce que l’historien Alain Corbin appelle le « désir du rivage ». Sur une plage, face à la mer, on tourne symboliquement le dos aux problèmes et à la vie quotidienne de boulot. « Tous les ennuis oubliés » poursuit Bardot dans sa Madrague.

sous le soleil la plage ruée vers le sable congés payésPour prolonger cet essor une troisième semaine de congés payés est votée en 1956. C’est les Trente Glorieuses. Les Français ont plus de moyen, ils partent plus souvent, plus longtemps et plus loin. C’est la naissance du Club Méditerranée et l’ouverture en 1950 du premier village, à Palma de Majorque. On a sa propre voiture, on prend la route des vacances sur l’autoroute du Soleil. Les stations balnéaires se parent de grands hôtels, de casinos, de ports, de clubs de vacances. C’est qu’il faut désormais assurer le divertissement. La côte d’Azur devient l’une des régions les plus fréquentées de la planète. C’est le début de ce rituel toujours d’actualité pour les Parisiens : le week-end à Deauville, le mois d’août sur la croisette.

Aujourd’hui, chaque année, 35 millions de vacanciers se rendent sur les plages françaises, alors qu’elles ne représentent que 4% du paysage. Au même titre que la culture surf, dont nous vous parlions dans notre premier dossier, que l’on a exportée partout dans le monde grâce aux vagues artificielles ou de rivière, on développe la culture plage et on l’étend aux fleuves, aux lacs, aux moindres cours d’eau… La plage s’urbanise, vient à nous. On aménage le territoire pour satisfaire partout ce désir de rivage. Comme Paris Plages.

LA PLAGE, UN MONDE à PART

Sur la plage des années 50, tout le monde se mélange explique Anne Guéry sur France info. « On se regarde parfois de travers, mais enfin on se mélange », décrit la journaliste. C’est ainsi que naît ce mythe du tous égaux en maillot de bain, la vision enchantée de la plage en été. Depuis, la plage est souvent perçue comme un territoire à part, à l’abri du « vrai monde ». Un espace d’égalité sociale où s’exerce une liberté absolue. C’est quoi qu’il arrive un lieu fascinant, aux enjeux multiples (il n’y a qu’à voir le débat suscité sur l’ouverture ou la fermeture des plages pendant le confinement), reflet de nos sociétés et des époques. De nombreux chercheurs se sont mis à l’étudier ces dernières années, en tant qu’espace social. La plage serait une hétérotopie, pour employer les mots du philosophe Michel Foucault. Un lieu autre. Mais est-ce un mythe ou une réalité ?

« Que ton voisin de serviettes soit PDG ou balayeur, ça ne change rien. »

Pour certains, c’est clair. « Rien ne semble être vu ni vécu comme ailleurs – le temps se dilate, l’espace s’ouvre sur l’horizon, les corps se libèrent », écrit la journaliste Sophie Chassat sur le site du Monde. Première différence de taille, sur la plage la nudité est autorisée. Elle est même « ordinaire et quotidienne ». Si d’habitude on ne se dénude que dans l’intimité, sur la plage on se déshabille aux yeux de tous.

Dans ce corps libéré et relâché à la plage, certains voient une forme d’égalité sociale à nulle autre pareille. Dénudés et en maillots de bain, on serait tous égaux. Comme nous disait le photographe du Pays Basque, César Ancelle-Hansen, pour qui la plage est même « le seul espace de liberté qu’il reste dans le monde. Que ton voisin de serviettes soit PDG ou balayeur, ça ne change rien. On est tous libres et égaux ». Pourtant, même nu, des différences perdurent et l’idée de ce merveilleux brassage social est souvent remise en question. On ne retrouve du reste pas les mêmes publics sur les côtes du Nord, plus populaires, que sur les plages du Cap Ferret. Un tri se fait aussi entre les adeptes des plages privées et ceux qui se contentent de la plage publique. Et c’est sans parler de ceux qui n’ont même pas les moyens de s’y rendre. Il existe bien une « géographie sociale de la plage », comme la nomme Jean-Didier Urbain.

Et aussi une législation de la plage. Ce dévoilement du corps que l’on croit innocent impose en fait des règles strictes. Dès les années 70, des interdictions sont mises en place, à commencer par le nudisme. On ne peut qu’avoir en tête la cultissime scène des Gendarmes de Saint-Tropez où de Funès part à la chasse aux tout nus. Aujourd’hui, le nudisme ne choque plus mais ceux qui le pratiquent sont quand même priés de rester sur des espaces à part. La pratique du topless, même si elle évoque depuis son apparition à Saint Trop’ dans les années 60, l’aisance et la décontraction, est en fait elle aussi liée à des codes de conduite bien précis. Tout le monde ne peut pas se mettre seins nus. « Tous les seins ne sont pas égaux sur la plage » écrit Jean-Claude Kaufmann dans Le sein public. Et il existerait même une définition du « beau sein », celui que l’on peut montrer à tous. C’est le même schéma qui se cache derrière l’affaire du Burkini qui explose en juillet 2016. Preuve que l’on n’est pas véritablement libres de s’exposer comme on le souhaite. Des femmes trop habillées sont verbalisées. Cela semble paradoxal, mais comme l’explique Christophe Granger dans La saison des apparences, il s’est construit au fil des années une image du corps qu’il faut avoir l’été, « des corps, des postures et des dévoilements qui conviennent à la saison estivale ». On se doit de respecter un juste milieu entre voilement et dévoilement. Et comme il est entendu que sur une plage, on se dénude, ne pas le faire devient interdit.

femmes sur le sable en noir et blanc

« Les corps d’été ne sont pas autre chose que de l’histoire faite corps »

Plus qu’un lieu à part, préservé du reste du monde, la plage est pour les chercheurs un miroir de nos sociétés. Aujourd’hui, alors que les plages rouvrent tout juste après le confinement, une nouvelle norme de comportements à adopter et une nouvelle façon de se tenir sur la plage se met en place, reflet de notre époque où l’on se décolle et où l’on craint le corps de l’autre. La plage n’est pas une bulle préservée, elle est touchée par l’actualité. En Bretagne, à peine rouvertes, des plages ont fermé à nouveau suite à des « comportements inacceptables ». À la Grande Motte, chaque espace de sable est délimité et l’on doit installer sa serviette dans un carré réservé à l’avance. On n’a pas le droit de bronzer, l’activité doit rester dynamique. À chaque époque ses règles sur la plage. « Les corps d’été ne sont pas autre chose que de l’histoire faite corps », résume Christophe Granger.

C’EST L’AMOUR à LA PLAGE

Bien sûr, la plage reste synonyme de libération des corps. Il n’y a qu’à voir les maillots de plus en plus échancrés qui voient le jour, depuis le célèbre bikini de Dalida. C’est l’été, une saison qui se résume au corps, à son exposition et son contact avec la nature. « Au soleil, il faut s’exposer un peu plus », sommait Jenifer en 2002. La plage est depuis toujours un espace hédoniste, où l’on recherche le plaisir, la détente. Il fait beau, il fait chaud. On se baigne, on bronze. Le soleil tape fort et ramollit nos esprits fatigués de l’année écoulée. C’est le bonheur, le bien-être, la déconnexion. On prend son temps. On se drague, on se mate. La plage est un espace érotique qui fait fantasmer. C’est le lieu de l’horizontalité publique, le seul endroit public où l’on s’allonge presque nu. « Les corps allongés en public laissent supposer le secret du lit », suggère carrément Christophe Granger. Sur la plage c’est sûr, l’humeur est légère. Et de nombreux films et chansons racontent ces amours à la plage, ces rencontres d’un été, ces rapprochements aux bords de l’eau, au corps à corps. «  Baisers et coquillages »…

« Peut-on en finir avec le mythe de la bombe de la plage ? »

femmes topless sur le sableDe cet hédonisme a découlé ce que Christophe Granger appelle « la saison des apparences ». Pour faire face aux regards des autres, pour oser se dénuder et déambuler jusqu’à l’eau en se sachant observé, on se prépare et on travaille son corps d’été. Sur la plage, chacun est l’objet des regards de l’autre, on soigne alors son apparence, sa démarche. C’est la norme du bronzage, devenue une garantie de vacances réussies. C’est aussi l’injonction de soigner son Summer body, synonyme pour hommes et femmes de régime et d’abdos… « Le corps de rêve », comme on peut le lire dans une bonne sélection de magazine, bouclés dès février et dans la bouche de toutes les influenceuses qui nous rabâchent les oreilles avec leur code promo pour des ceintures amaigrissantes. Pendant le confinement on n’a d’ailleurs pas arrêté de nous rappeler qu’il ne fallait pas se laisser aller et continuer à faire du sport, car l’été continuait d’approcher. Heureusement, comme nous l’évoquions dans notre dossier sur Le Portrait de la Femme, en 2020 l’heure est aussi au body positivisme et à une vision plus inclusive du corps, défendue par des artistes engagés. « Peut-on en finir avec le mythe de la bombe de la plage ? » implore la journaliste Célia Héron dans Le Temps, en juillet 2019. La résistance se fait aussi sur les réseaux où l’on peut croiser les baigneuses rondes des Filles du Surf ou encore cette illustration d’Angelethm intitulée « petit rappel pour l’été », où l’artiste rappelle que « les vergetures, les seins qui tombent, les poils et la cellulite sont des choses normales en été ».

pamela anderson maillot de bain rougeForcément, cette saison des corps et cet hédonisme estival a inspiré de nombreux artistes. Et la plage est vite devenue un objet culturel puissant. Une inspiration éternelle et universelle qui parle à tout le monde. Ces représentations artistiques ont souvent renforcé ce fantasme de la plage et des corps d’été. À travers l’art, la plage devient mythe. C’est Brigitte Bardot et ses coquillages, Dalida et son bikini, Niagara et son flirt à la plage, Trenet et sa mer aux reflets changeants, Melvil Poupaud dans un conte d’été, Pamela Anderson et son maillot rouge… Ces œuvres cultivent le mythe de liberté absolue et de la douceur de vivre sur la plage. La plage inspire par son lien à la mer et aux vagues. Par son côté éphémère, lié à une courte saison qui amène la nostalgie, propice à la création. C’est aussi l’art qui a installé ce mythe des amours de vacances, dont on se targuera à la rentrée. Dans le cultissime Grease, c’est bien pendant les « summer nights » que Sandy et Danny se rencontrent. L’art a aussi forgé ce mythe de la plage déserte et abandonnée. Celle de Thaïlande que découvrent Léonardo Di Caprio, Virginie Ledoyen et Guillaume Canet dans La Plage, de Danny Boyle. Celle qu’évoque Juliette Armanet, « seule sur mon île, sur ma plage ». Mais qui, comme le corps parfait, n’existe pas. Finalement, on n’est jamais seul sur la plage. La preuve, la baie thaïlandaise filmée par Danny Boyle est fermée aux touristes suite à une affluence trop extrême qui a ravagée son écosystème. En 2020, à l’heure où l’on taggue le moindre lieu où l’on se trouve sur Instagram, il est rare de tomber sur des plages encore vierges et inconnues de tous.

Cet héritage culturel continue d’être une source d’inspiration infinie pour la relève d’artistes, à l’image de ceux que nous allons vous présenter tout au long de ce dossier. Ils nous livrent leur vision de cet espace fascinant où l’on rêve de filer. Face à la noirceur du monde actuel, ils font le choix de la liberté et cherchent à nous offrir des plaisirs simples, des moments d’évasion et de détente. On déclare ouverte la saison de la plage. Aou cha cha cha.