Sous le soleil, la plage [2/6] • Quentin Monge[FRA]

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05.06.2020

Chronique

par Pauline Guillonneau

La plage pour Quentin Monge, « c’est ma madeleine de Proust absolue »

Voilà qui n’est pas commun, notre illustrateur du jour Quentin Monge réside sur la côte, à Saint-Tropez. Ou tout à côté en réalité. « Je suis un peu l’artiste du village », démarre-t-il en trombe. Interview en direct de la Riviera.

Une histoire d’alignement de planètes

Il s’en est passé quelques années entre notre premier contact et aujourd’hui. À l’époque nous présentions les illustrations de Quentin dans notre artbook sur les 50 artistes à suivre, Bubble Gum. C’était en 2016. Quand on lui dit que sa carrière a explosé depuis, il nous flatte, insinuant que c’est grâce à nous. Mais il faut bien admettre que les réseaux ont eu la part belle quant à valoriser les silhouettes solaires et estivales de Quentin.

Avant de commencer à parler de ses amours de plage, on a eu envie de vous parler de Quentin et ses débuts, inspirants pour tout un chacun. Car tout n’était pas complètement gagné à l’époque. On parle d’une ère – révolue ? – d’il y a 4-5 ans. Quentin était alors « le parfait portrait du graphiste frustré qui n’ose pas se lancer », avoue-t-il, et cachait secrètement ses dessins sur son desktop, à l’abri de tous. Il travaille alors dans une agence parisienne en tant que « DA » (directeur artistique, ndlr) et passe souvent commandes auprès d’illustrateurs pour des projets de publicité. Ça fait tilt : illustrateur, c’est un métier ! Et on peut donc en vivre C’est le déclic. Du moins, une des composantes qui surviennent dans la vie, à l’improviste, et participent à un alignement de planètes à un moment opportun. Celui qui fait faire des choix à 180 degrés. Suivent plusieurs mois de graphisme en freelance, pendant lesquels Quentin travaille sur un projet de litières pour chats. Autre composante du déclic. C’en est trop, Quentin doit évacuer sa frustration et se met à faire des découpages. Des années plus tard, on sent encore dans sa voix le soulagement qui persiste. Ce petit quelque chose qui se met en place. Et encore quelques autres mois plus tard, il a à son actif plusieurs contenus. C’est à ce moment là – troisième déclic – que sa femme Camille lui propose de diffuser le tout sur Instagram et sa communauté grimpe rapidement. L’opportunité des réseaux sociaux sous son meilleur jour. Un démarrage super encourageant que cette première communauté pour le jeune illustrateur qui naît en Quentin. « J’ai eu des gens virtuellement bienveillants autour de moi, ça m’a boosté ». La suite est logique, Quentin s’installe dans un atelier d’artiste et commence à se sentir réellement illustrateur. « Je sentais que j’avais suffisamment le vent en poupe pour laisser tomber la litière pour chat », confie-t-il. C’est un virage important.

Voilà, pour ce qui est du contexte. Pour vous rappeler également qu’il faut s’écouter et parfois peut-être, attendre que quelques composantes s’alignent parfaitement pour se lancer. En tout cas, la conclusion : ne jamais laisser tomber.

« J’en ai attrapé aussi des coups de soleil, à vagabonder sur la plage, à courir derrière le glacier et les chouchous »

femme etendue sur la plageUne histoire de coups de soleil

On a donc contacté Quentin Monge en marge de notre sujet sur la plage, une histoire d’érotisme en société. Avec ses dessins exotiques, remplis d’hommes et de femmes en maillots, de palmiers, de surf, de sable et d’une sensualité latente qui est d’autant plus puissante par le médium de l’illustration ; on s’est dit que c’était la belle personne avec qui partager un moment de sable et d’horizon. Quentin confirme aisément qu’il est le profil parfait : pour lui, la plage, « c’est une madeleine de Proust absolue ». Les histoires de mer éclaboussent ses souvenirs d’enfance, lui qui a passé ses premières années à dessiner sous un parasol, soit avec ses cahiers et sa trousse de crayons de couleur, soit avec un bâton sur le sable mouillé. « J’en ai attrapé aussi des coups de soleil, à vagabonder sur la plage, à courir derrière le glacier et les chouchous », se souvient-il. On se met tous les deux à rêvasser. Ah les chouchous ! Son meilleur souvenir ? Un rapport au dessin, in fine. Petit, Quentin et ses amis se baladaient sur la plage des Issambres dans le Var et proposaient à des vacanciers de leur dessiner dessus : ils commençaient par faire les formes aux doigts, à l’eau. Puis en saupoudrant les dessins de sable, ça faisait, « des tatouages les plus éphémères qu’on puisse faire ». Ensuite ils demandaient de l’argent. Les fourbes.

La plage, comme les femmes de Quentin, est multiple. Comme le rappelle notre dossier dédié, Sous le soleil, la plage, c’est un lieu à part, où les règles sont nouvelles, en construction permanente. Pour Quentin, la plage a toujours inspiré son travail. D’une part pour ce côté ultra-sensoriel : « à la plage, on voit des corps dénudés, des corps qui transpirent, qui sortent de l’eau, qui sont complètement libres ».  Libres et égaux. Lui qui vient d’un milieu modeste, il note la distance sociale annihilée l’été. En maillot, tous égaux ? Il grandit dans une petite maison à 50 mètres de la plage : « J’étais le roi du pétrole », se rappelle-t-il gaiement. La plage, cet Eden à part, qu’il observe depuis tout petit : « J’ai vu des gens revenir depuis 20-30 ans qui reprennent exactement le même emplacement de plage, qui changent à peine de maillot de bain d’une année sur l’autre ». À côté de là où Quentin grandit, il y avait un centre de vacances. Pour lui, c’était « une source de vie hyper riche l’été ». Il ne faut pas oublier, rappelle Quentin, que proche de là où il vit, se trouve un épicentre de jet setters deux mois par an mais que le reste du temps, c’est un village de pêcheurs. Cette vague d’été, celle qui créé des souvenirs de vacances inoubliables, c’est « enrichissant de rencontres. C’est plein de copains d’enfance avec qui jouer sur la plage, et plus tard, plein de petites copines et d’amours adolescentes ».

voiture au coucher du soleil sur la plageLa couleur du topless

La plage est aussi évolutive dans ses couleurs. Quand l’artiste est parti vivre à Londres puis Paris, enfermé entre des murs de bétons urbains, il travaillait avec sa mémoire et ses souvenirs affublaient ses dessins de couleurs criardes, plus clinquantes. Maintenant qu’il a retrouvé son oasis chérie, sa palette s’est élargie et se compose d’ocre, de roses pâles, de bleus passés. Une douceur retrouvée pour un artiste apaisé.

« J’ai grandi à Saint Tropez, il y avait énormément de femmeS topless. C’était pas un sujet »

Inspiré par la plage, donc, Quentin parvient non sans mal à exprimer son côté féminin dans ses dessins. La plage est-elle Femme ? Comme beaucoup d’artistes, ils aiment dessiner leurs courbes féminines. Quand il dessine des hommes, c’est avec plus d’humour que de poésie. Ses femmes sont fortes, rondes, indépendantes. Mais la femme est plurielle, rappelle Quentin. Quand on lui demande s’il a vu sur la plage une évolution entre les femmes d’antan et celles de notre génération, il remarque à notre grande surprise qu’elles sont moins libérées qu’il y a quelques années. De ses yeux d’enfants, il trouvait la plage « plus délirante » qu’aujourd’hui. « J’ai grandi à Saint Tropez, il y avait énormément de femmes topless ». Mais jamais il n’avait remarqué cette tendance car elle était installée, évidente. « C’était pas un sujet », se rappelle-t-il. Une culture à part entière alors qu’à l’époque, souvenons-nous, le monokini est interdit par décret, car c’est alors un délit d’exhibition sexuelle (loi toujours applicable à ce jour dans certains endroits, comme à Paris Plages par exemple). Mais depuis quelques années, Quentin remarque non sans regret qu’on se couvre : « on sent qu’il y a des tabous ». Loin du voyeurisme – rappelle-t-il au cas où – il regrette qu’après des longues années de libération sexuelle dans les années 70 et dont on a eu les dernières vagues, enfants, jusqu’aux années 80-90, les années 2000 ont, elles, vu le retour aux grands questionnements. On se pose la question d’une forme d’oppression liée à l’injonction des réseaux sociaux : on se voit dévoiler sa vie et son corps à l’année sur les réseaux mais quand vient l’été et la réalité, on ressort les masques. L’été, c’est « la saison des apparences », comme l’écrit l’historien Christophe Granger.

La plage pour le natif que Quentin est, c’est aussi et surtout un moment nature, de connexion à soi et ses pensées. Même à côté de Saint Trop’ pourtant très show off. « Il y en qui, à peine arrivés, installent la demi-tente Quechua, gonflent les bouées du gamin, attrapent les raquettes et ont déjà fait dix tours dans l’eau ». Quentin l’admet : « pour moi le propre de la plage, c’est ce moment où t’as le droit de mettre une serviette et de te poser dessus sans rien faire ». Lui vient même sans serviette, pour sentir à fond le sable chaud. Lectures, mots croisés, pensées qui « vagabondent au rythme des vagues »… Quentin prône le besoin de changer de normes sur cet espace particulier qu’est la plage. Les lois, ne sont pas les mêmes qu’à la ville. Pas de doute que le farniente a son rôle à jouer dans le repos des esprits fatigués de l’année. « Il y a des moments agréables à se mélanger à la population aoûtienne », dit-il avec beaucoup de tact. « Aoûtien », cette définition si française, héritière des congés payés d’été du siècle dernier, qui sépare les gens et les genres en deux catégories : ceux qui partent en juillet, ceux qui partent en août. Le résultat est le même aujourd’hui : à raison de 35 millions de personnes qui partent s’allonger sur les côtes françaises qui correspondent à 4% de notre territoire, c’est sûr, qu’on soit juillettistes ou aoûtiens, on est entassés. Alors Quentin et les locaux s’effacent : « On prend notre mal en patience, on sait qu’on ira à la plage plus tard. Et on leur laisse avec plaisir, à ces vacanciers qui n’ont qu’une semaine de sable par an » Quand on lui demande sa plage préf’, loin des cris de glaciers, Quentin nous dit du tac au tac : « tu sais bien que je ne peux pas répondre ». On imagine une merveilleuse crique tenue secrète, spot connu uniquement des locaux qui se sont passé le mot. Mais dont on n’aura rien le droit de savoir.

La plage, cet objet culturel qui perdure à travers le temps. Tantôt lieu de chefs d’œuvre chez Rohmer, avec un Conte d’été ou Pauline à la plage, tantôt le culte de la culture populaire. Il n’y a qu’à penser à Pamela Anderson qui court si vite tout au long des années 90 sur la plage de Malibu. En miroir de ce constat, Quentin cite deux œuvres de plage qui l’ont marqué : une série de clichés de plage de Robert Doisneau où il a si bien capturé la vie sur le sable. Et le travail global de Martin Parr, photographe anglais qui s’amuse des clichés de plage, où « les gros plans se font sur des vacanciers bronzés, plus oranges que des homards, avec des maillots fluo et des glacières remplies à foison ». C’est ça la beauté de la plage, un monde à part qui rassemble tout le monde. Mais dont on peut rire un peu.

Il y a quatre mois, Quentin est devenu papa pour la première fois. Quand je lui demande ce qu’il imagine apprendre à son fils sur la plage, plus tard, il est sans appel : « Absolument rien. Je vais le laisser tout découvrir, ça sera à lui de trouver ses propres plaisirs ».

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