Tom Blachford[AUS]

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26.02.2019

Chronique

par JULIETTE MANTELET

Les photographies de Tom Blachford, artiste australien, sont saisissantes et mystérieuses, crépusculaires et terriblement cinématographiques. Nous avons découvert cet artiste lors de la London Art Fair et il est immédiatement devenu  impossible de ne pas le présenter sur Tafmag tant son univers est captivant. Tom immortalise la nuit californienne et l’architecture stéréotypée américaine dans un style unique, grâce à des tons de bleu hypnotisants. Luxe, calme et étrangeté…

CALIFORNIA DREAMING

Sur la route d’un retour en Australie depuis Cuba, Tom a découvert Palm Springs pour la première fois. Tombé amoureux de l’architecture californienne, aux styles si variés et avec les montagnes comme de toile de fond, il revient aujourd’hui tous les quatre mois dans la région. Il photographie les villas, les routes, les voitures, les portes de garages, tous ces clichés américains hyper standardisés, désormais bien ancrés dans l’imagerie populaire, et qui évoquent instantanément ce pays mythique et ce rêve américain mystique. Il les photographie la nuit, dans des couleurs vespérales, donnant à ses clichés une tonalité plus sombre, comme pour dénoncer ces stéréotypes. Pour Tom, sa génération d’australiens a été élevée autour de la culture américaine à travers les films et la télévision et est ainsi devenue bizarrement familière de tout cet univers. Une fois sur place, il a du reste eu l’impression « d’être sur l’immense plateau de tournage d’un film ».

SEUL DANS LA NUIT

Dans sa série « Noct Angeles », le photographe a voulu retranscrire en images, et par l’architecture, le sentiment qu’un « outsider » peut ressentir dans une ville comme Los Angeles, où lui-même ne s’est jamais vraiment senti accueilli. Une ville aux maisons immenses et ultra sécurisées, super protégées du reste du monde, aux voitures de luxe. Une ville où seule une petite minorité de « happy few » peut prétendre s’installer. Dans ses images on reste en dehors, on ne pénètre pas dans ses demeures, on ne franchit pas la porte. On observe, sans jamais participer. On contemple et on imagine quelle famille se cache derrière cette porte, qui conduit cette voiture, qui arrose ces plantes… Les rues sont vides, Los Angeles semble désertée.  On retrouve la même ambiance que chez Matthieu Bühler et Marilyn Mugot, photographes des villes asiatiques. Des villes vidées de leurs habitants, dans lesquelles on ne pénètre jamais vraiment. De retour à LA, on imagine Tom, esseulé, arpentant les rues américaines, immenses et désertées de tout piéton. Au-delà de l’architecture, c’est une ambiance que le photographe grave à jamais, digne d’un film noir, d’un polar à l’américaine ou d’un film comme « Blade Runner » ou « Drive ». Des films sombres, solitaires, à l’esthétique nocturne et futuriste qui inspirent beaucoup l’artiste. Il tente par son art de trouver du cinématographique dans le quotidien. Derrière ces vitres éclairées et ces portails, Dieu sait quel histoire pourrait se raconter. Son maître en photo n’est autre que Gregory Crewdson, dont les photographies l’ont toujours accompagné. Gregory Crewdson, connu pour ses « tableaux photographiques » est souvent cité comme le Hopper de la photographie contemporaine, aux mises en scène nocturnes figées, entre voyeurisme et fantastique, qui s’évertua à montrer l’envers du décor du rêve américain.

Tom évolue lui aussi la nuit, tapi dans l’ombre et ses images sont imprégnées du bleu de la nuit tombante et du crépuscule comme chez Micky Clément. Chez les deux photographes, le spectateur évolue dans cette même ambiance lunaire, bleutée et irréelle. Une atmosphère intemporelle, impossible à dater, comme dans la série de Magritte, « L’Empire des Lumières ». « J’utilise le temps comme thème » explique Tom. « J’essaye d’occulter tout ce qui pourrait permettre de dater les images. Rien n’indique le moment présent. Elles pourraient être prises en 1957 comme en 2017. Ou même en 2037. » Comme chez Micky, l’impression d’être dans un moment hors du temps, figé, illustre une sorte de calme avant la tempête, un calme de surface. Si Tom est fasciné par la nuit, pourtant plus difficile à photographier par son manque évident de lumière, c’est qu’elle est pour lui l’un des seuls espaces qui échappe encore à la surmédiatisation. Il souligne en effet la difficulté aujourd’hui de trouver en photographie des sujets que les gens ne peuvent pas voir par eux-mêmes : « Avec Instagram et des caméras dans toutes les poches, le monde entier est exposé » analyse l’artiste. Pour Tom, la nuit reste l’un des seuls moments encore isolé et préservé. La nuit toujours liée au mystère, aux dangers, à l’anxiété, cette nuit que décrivait si bien Baudelaire : « Voici le soir charmant, ami du criminel ; Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et l’homme impatient se change en bête fauve. »