Juliet Casella[FRA]

  • Peinture
  • L'interview

Juliet Casella oscille entre l'optimisme et la désillusion. Pour cette grande gamine pleine d'amour, la violence de la vie est comme un coup de poing dans la figure. Loin de se laisser abattre, elle découpe, superpose et reconstruit la réalité. À travers ses collages plastiques et vidéo, Juliet fragmente le monde pour en souligner les absurdités, sans jamais perdre sa capacité à s'émerveiller.

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22.05.2017

Interview

par Diane Micouleau

Une douce guerrière

Difficile de louper Juliet Casella perchée sur son vélo dans les rues de Belleville. Sa longue silhouette blanche se détache sur les devantures colorées de la rue Sainte-Marthe. Enfouie dans sa polaire immaculée, le regard doux, elle semble vivre dans un monde cotonneux. Son sourire franc dévoile une personnalité entière, qui n’a pas peur d’aller au devant des autres pour démonter les idées reçues. « Dans mon travail, ma matière première, ce sont les gens » avoue-t-elle. Les particularités des individus et la complexité des êtres sont des puits d’inspiration sans fin. Mais ce qui la frappe d’autant plus est la violence du jugement et le rejet de l’autre, symptômes de notre société malade. « Je veux mettre la lumière sur des gens que certains auraient tendance à dévaloriser » confie Juliet. Dans son documentaire Flower, elle a passé deux semaines à suivre un personnage haut en couleurs dans tout Paris, simplement parce que ses amis le considéraient comme un clochard sans intérêt.

Ce côté justicier, Juliet le tire peut-être des caractères passionnels de sa famille italienne. Elevée dans un petit village du sud de la France, elle a passé une enfance merveilleuse, éloignée des problèmes de la vie, à découper des images dans les magazines. En grandissant, sa boulimie visuelle s’est accentuée avec Internet mais son regard sur le monde s’est modifié. « Petit à petit, je me suis rendue compte que le monde n’était pas tel que je le croyais. J’ai trouvé ça super violent. Et après les attentats, j’ai compris que je ne pouvais pas seulement faire de l’art pour l’art, mais que je devais m’engager ».

 

Un art qui panse

C’est justement ce moment où « tout part en couilles » qu’elle travaille avec la thématique de l’enfance. Pour elle, l’innocence des enfants cache une violence sourde et invisible. Doués d’une intelligence vive, d’une sensibilité honnête et d’un regard sans filtre, les enfants sont trop souvent ignorés ou déconsidérés. Pourtant, c’est justement lors de cette étape délicate de la vie que se forge la personnalité du futur adulte qui participera, ou non, à la décadence du monde. « Tu vois, quand je pense au kamikaze qui fait un attentat suicide dans une salle de concert, je me demande surtout ce qui a bien pu lui arriver dans son enfance pour qu’il ait une telle haine de soi ». Dans ses collages, Juliet nous place au cœur d’un univers bourré d’antagonismes : une peau de lait se barre de blessures, des paysages urbains recouvrent des paysages naturels, des meubles jouxtent des animaux, des enfants se superposent à des migrants dérivant sur un bateau gonflable…

 

Fashion as a playground

Pourtant, Juliet Casella ne porte pas toujours la casquette d’artiste engagée. Approchée par des magazines et des marques comme Stylist ou Louis Vuitton, elle voit la mode comme un terrain pour créer sans autre visée que le plaisir esthétique. « Mais la mode, je m’en fous. Pour moi c’est juste une histoire de thunes » lance-t-elle. Juliet ne mâche pas ses mots et pour cause, on lui a souvent dit qu’elle était une artiste vendue. Malgré elle, la mode lui ressemble car elle permet de désintellectualiser l’art.

 

 

Le doute créateur

Issue d’un milieu simple, où l’on dit les choses directement et avec le cœur, Juliet a horreur des gens qui étalent leur culture, remplacent le sensible par l’intellect et culpabilisent ceux qui préfèrent laisser place au ressenti. Elle-même s’est sentie coupable de ne pas être « assez cultivée » et si aujourd’hui elle l’assume et considère qu’elle n’a jamais eu de barrières, la blessure est encore fraîche. « Je suis très sociable car j’aime les gens, mais je suis aussi très timide avec mon travail. Je n’aime pas du tout l’exposer. Le fait de voir des personnes faire face à mes œuvres, ça m’angoisse ».

Une angoisse qui ne freine pas pour autant son bouillonnement créatif. La tête toujours pleine d’idées, intéressée par tous les supports, Juliet est frustrée par les contraintes de l’espace-temps. « J’aimerais être trois personnes : une pour sortir et faire la fête, une pour s’occuper des trucs relous et une pour faire de l’art complètement perché » dit-elle en riant . Récemment exposée à Tokyo, elle a commencé à intégrer le son à ses créations avec sa vidéo Sarah. « Après avoir travaillé les yeux des gens, je veux travailler leurs oreilles, leur montrer qu’il faut faire attention aux phrases ». Avec son double spirituel Julia Tarissan, elle poursuit sur le terrain de la réalisation. Mi-juin, le binôme sortira deux clips de rap, un avec l’anglais Crave Moore et l’autre avec le japonais Kazuma Arayama. Elle ralentira le rythme en octobre pour partir en Amérique latine, où elle compte écrire un long-métrage qui lui tient à cœur depuis longtemps. Le sujet ? L’histoire… d’un petit garçon ! Qui l’eût cru.

 

Photo de couverture © Julie Oona