Alice Lévêque[FRA]

  • Photographie
  • La chronique
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07.01.2019

Chronique

par JULIETTE MANTELET

Alice est une jeune photographe née à Paris. Dans ses photographies, un trait caractéristique revient sans cesse : le flou artistique. Les matières sont baveuses, les couleurs brouillées, les formes s’étirent et se déforment comme dans une toile de Picasso où le jeu consiste à retrouver le corps humain. Son travail artistique est onirique, ouvert aux émotions, loin du monde réel et net qu’est censé reproduire la caméra.

ET PUIS TOUT EST DEVENU FLOU

Le flou révèle une approche très picturale de la photographie, qui rappelle le travail d’Ella Bats, mélangeant les genres et s’éloignant de la netteté trop lisse, trop facile. Pour le commun des photographes, le flou est perçu comme quelque chose de négatif, mais pour les plus talentueux, il permet de transmettre beaucoup plus, de créer un nouveau monde. Le flou était originellement lié à la peinture, il permettait d’exprimer la tendresse, la douceur en adoucissant les contours, en apaisant les contrastes de teintes dans une toile. La netteté, au contraire, fut immédiatement associée à la photographie, c’est d’ailleurs cette capacité de précision qui la distingue habituellement. Le maître incontesté du flou artistique reste David Hamilton, connut pour son effet impressionniste et son halo lumineux légèrement flouté, enrobant ses sujets dans un voile vaporeux. Le flou donne une autre vision, brouille les limites et éloigne ainsi la photo de son but de départ : représenter l’exacte vérité.

Chez Alice, le flou est intimement lié aux émotions. Il lui permet d’aborder ses émois intimes : on ne le contrôle pas, comme on ne contrôle pas toujours ce que l’on ressent. L’expression « être dans le flou » pourrait parfaitement coller à ces images émotives et mystérieuses. Les sujets semblent en mouvement, au corps à corps avec leurs sentiments, représentés par des voiles de couleurs qui les entourent, les submergent et les dépassent. Ils dansent avec la lumière et les couleurs dans un monde onirique très esthétique. Les couleurs qui sont toutes liées sont indéfinissables. Le fond sombre s’unit aux éclats plus lumineux et aux teintes plus vives dans un mélange qui rappelle les couleurs restées sur la palette après avoir peint. C’est le flou du trop plein d’émotions, des larmes qui perturbent la vision et créent un tableau nouveau sous les yeux embués, comme avec Sergey Neamoscou et son art émotif. Le flou qui représente aussi bien la tristesse embrumée que la joie débordante qui donne le tournis, des états vifs et puissants qui dépassent le rationnel. Des sentiments trop forts, impossibles à exprimer par le lisse impassible. Un flou peut-être alors plus proche du réel qu’une netteté trop parfaite de façade, infidèle, loin de l’intensité de la vie. C’est aussi, dans les photos d’Alice, le flou de l’époque actuelle, où les frontières entre les pays se brouillent, une époque où le futur est incertain. « Tout est devenu flou » chante Angèle, porte-parole d’une génération égarée et si sensible.