Sidney Léa Le Bour[FRA]

  • Photographie
  • La chronique
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12.11.2019

Chronique

par JULIETTE MANTELET

Des carrières de calcaire en Égypte, la mine d’un volcan en Indonésie, l’Épiphanie orthodoxe célébrée en Russie, la culture Raggare… Qu’ont en commun ces pratiques et ces jobs de l’extrême ? Ils ont tous été immortalisé par la photographe Sidney Léa Le Bour. Pour qui, comme Charles Thiefaine, tout a commencé par l’architecture.

US & COUTUMES

Sidney a découvert la photo comme option dans son cursus d’archi. Avec un boitier prêté par l’école, elle a commencé par s’intéresser aux lieux désaffectés. De là elle s’est petit à petit spécialisée dans les coutumes d’un autre temps, obsolètes, archaïques… C’est lors d’un grand voyage en Eurasie, une traversée de 8 mois entre Paris à Shanghai qu’elle s’est vraiment lancée. Nuits chez l’habitant, autostop… Sidney est partie à la découverte des êtres et des traditions ultra locales qui peuplent la planète. Ces traditions propres à un petit village, amenées à disparaître si les grands-parents ne passent pas le flambeau. Elle documente les lieux à un moment t, pour garder une trace ad vitam aeternam. Que ce soit dans des carrières de calcaire en Égypte ou dans une mine de soufre en Indonésie, Sidney prouve que cette problématique des travailleurs sans protection est universelle. Elle immortalise ce travail humain encore très primitif. L’homme qui ne cesse jamais de surprendre.

Le style de Sidney est doux et épuré. L’humain est au cœur de son travail autant que la couleur et les textures. Le jaune du volcan Ijen, la blancheur immaculée du calcaire, la glace, le corps humain… C’est aussi en fonction de ces éléments que Sidney choisit ses sujets. Elle cherche les environnements surréalistes les plus esthétiques. Car si elle qualifie sa photo de documentaire, elle poursuit aussi un objectif de séduction. Elle ne montre pas les accidents mortels et les amputations de cette carrière égyptienne. Mais plutôt l’atmosphère irréelle, les couleurs du lever de soleil, la blancheur invraisemblable. Et parle à un public différent. Transmet son message au plus grand nombre. Certains, lassés de voir des photos de misère et de souffrance, ne se seraient pas arrêté devant sa série avec des amputés au premier plan. Tandis que ses images, « juste belles », arrêtent et donnent envie de comprendre, de creuser. Où est-ce pris ? De quoi ça parle ? Que font-ils ? Et on passe alors de l’image aux textes. Pour Sidney comme pour Charles Thiefaine, la beauté est une porte d’accès plus évidente pour parler des sujets durs. Une autre définition de la photographie de reportage. Entre esthétisme, art et information. Qui fait taire pour de bon ceux qui opposent encore art et photojournalisme.

The White Hell (Egypt, 2018)

« L’arrivée sur les carrières est surréaliste. Une lumière violacée teinte le ciel et les paysages blanc immaculé qui nous entourent. Des étincelles éclaboussent la nuit. Aux premières lueurs du jour, les hommes affutent les scies circulaires. C’est l’amorce d’un ballet bien rodé où chacun à sa place et sait ce qu’il a à faire. Mettre en place les rails et les décaler au fur et à mesure des découpes, manœuvrer les machines, écarter les briques désolidarisées du sol et recommencer à nouveau. L’air est irrespirable et la lumière aveuglante ».

Devil’s Gold (INDONésie, 2018)

« Un mineur émerge d’un nuage de fumée jaune. Sur ses épaules, 80 kilos de soufre sont logés dans deux paniers en osier. Le stick en bambou les reliant lui cisaille les épaules et laisse des cicatrices que tous les hommes travaillant ici arborent. Ils sont plus de 200 à gravir la pente raide du cratère 5 à 6 fois par semaine. Ils connaissent chaque pierre, chaque dévers et ont parcouru ce chemin des milliers de fois. Ils remontent pas à pas entre 150 et 300 de kilos de soufre par jour et revendent le fruit de leur labeur 6 centimes le kilo. »

Keep on crusing (Suède, 2017)

« Reportage sur la culture Raggare, un mouvement très développé en Suède ainsi que dans d’autres pays nordiques. Ses adeptes sont réputés pour leurs amours des voitures américaines et de la culture pop des années 50. De nos jours, entre 4000 et 5000 voitures américaines dites classiques sont importées chaque année en Suède.
En été, des rassemblements sont organisés aux quatre coins du pays pour que leurs propriétaires puissent cruiser en ville. Pour cruiser, il faut rouler au pas avec des filles, des bières et une voiture rétro. »

Holy day on ice (Russie, 2016)

« Plonger leurs tronçonneuses dans l’eau pour qu’elles dégèlent, soulever des blocs de glaces de plusieurs centaines de kilos à l’unisson et braver le froid sibérien et les rafales de neige. Voilà ce que Maxime, Dima, Yuri et les autres encaissent quotidiennement pour préparer l’un des évènements orthodoxes le plus populaire de Russie : l’Epiphanie. […]

La tradition consiste à s’immerger dans des trous d’eau glacée comme ici, à Sviyazhsk, dans la Volga. Durant la cérémonie, l’eau est bénie par le père principal du monastère, Hegumen Siluan. A trois reprises, des russes, tantôt vigoureux, tantôt malingres, retiennent leur respiration et mettent leur caboche sous l’eau. Ils en ressortent aussitôt, à grande force de gerbes d’eau, leurs pendentifs voltigeant dans les airs et les muscles tendus par le froid. »