Charles Thiefaine[FRA]

  • Photographie
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22.10.2019

Chronique

par JULIETTE MANTELET

L’Irak. Envahi et ravagé par les Américains en 2003 qui chassent Saddam Hussein du pouvoir. Attaqué par Daech en 2011 qui émerge dans le désert d’al-Anbar puis dans tout le nord du pays. Après l’arrivée de Daech sur le territoire, le gouvernement fait appel à des milices et invite le peuple à se soulever contre l’organisation islamique. Les déplacements sont difficiles, les contrôles de sécurité permanents. Chaque Irakien doit posséder plusieurs pièces d’identité. Aujourd’hui, l’environnement reste hostile. De ces événements, nous avons en tête les images brutales et spectaculaires relayées par les médias occidentaux : soldats lourdement armés, migrants sur les routes, villes en ruine et en fumée. Charles Thiefaine, notre photographe du jour, qui navigue entre Paris et l’Irak, a souhaité en montrer autre chose. Dans un jeu de contrastes, entre notre imaginaire et sa réalité. Il nous plonge avec douceur dans l’intimité des familles irakiennes. Sans misérabilisme. Sans embellissement. Avec sincérité.

QUOTIDIEN IRAKIEN

À première vue, rien ne destinait Charles à devenir photographe en Irak. Étudiant en archi, il s’est acheté un appareil pour la première fois dans le but de photographier ses maquettes et ses projets d’école. Ses premières photos. Après avoir finalement arrêté l’architecture, il est parti voyager en Amérique du Sud. Six mois de photos non-stop. C’est le déclic du terrain. Il s’inscrit ensuite dans une école de journalisme et part en Israël, en Palestine, au Liban. Après un premier reportage en Irak, à Sinjar, il s’installe à Erbil, au Kurdistan irakien pour couvrir la bataille de Mossoul. À 27 ans, Charles passe désormais la moitié de sa vie en Irak, auprès de la jeunesse et des locaux, devenus ses proches. Quand il arrive dans le pays, on lui dit : « Tu es rentré ».

Au fur et à mesure de ses voyages en Irak, Charles s’est éloigné de la photographie de reportage traditionnelle, destinée à la presse, et des codes du photojournalisme pour montrer autre chose du pays. Un travail au long cours. Dans ce projet, intitulé « Ala Allah », le jeune homme suit des familles et des individus ordinaires dans leur quotidien. Il les accompagne au travail, dans leur foyer, pénètre leur cercle intime à l’aide de portraits et de gros plans. L’objectif ? Démystifier l’imagerie des Irakiens. Les montrer autrement que des victimes de la guerre et de la violence. Même si la violence est toujours sous-jacente, Charles nous donne accès à d’autres tranches de vie, plus banales. Touchantes. Son esthétique, juste, tente de ne pas rendre plus sombres ou plus tristes qu’elles ne sont les ruines et les quartiers dévastés. De ne pas s’enfoncer dans l’esthétique de la violence. Charles ne veut ni en rajouter, ni enjoliver. Mais il cherche, comme tout photographe, peu importe le lieu, une certaine esthétique. Il shoote en extérieur, à l’argentique, avec la belle lumière naturelle irakienne, en fin de journée ; des couleurs pastel que l’on ne saurait imaginer en Irak. Charles cultive cette douceur et cette simplicité et ne veut surtout pas provoquer la peur. Elle paralyse pour lui le spectateur. Il veut au contraire l’inviter à réfléchir, à observer. Il enlève le spectaculaire en se concentrant sur l’intimité, le personnel, la familial. Ses images, Charles, ne les a pas prises dans un contexte de peur et cela se ressent. On a envie de connaître ses personnages.

Parmi eux, Meethak, le personnage principal de « Ala Allah ». Charles connaît sa famille, ses frères, sa mère. Il a vécu un peu chez eux. Ils sont tout le temps fourrés ensemble quand il rentre en Irak et il l’aide comme traducteur. Sa famille vient de Ramadi, une des régions qui a le plus souffert de l’arrivée de Daech. Meethak essaie de s’en sortir malgré tout. Il est journaliste et a son émission de radio : « Allons-y les jeunes », adressée à la jeunesse irakienne. Il s’est formé par Internet et possède une ouverture d’esprit rare, sur les rapports homme / femme, par exemple. Par sa vie ordinaire, loin du champ de bataille, Meethak symbolise parfaitement ce dont veut témoigner Charles. Une génération qui se bouge. Et quand Meethak ne va pas bien, ce n’est pas lié au contexte irakien, mais à sa petite copine qui ne lui répond pas, à sa famille qui lui reproche ses bêtises. Des sentiments universels que l’on partage tous, peu importe l’environnement. Que l’on soit un jeune d’Erbil ou de Paris.

Charles expose en ce moment aux Rencontres photographiques du 10ème. Jusqu’au 16 novembre. Aux côtés d’autres artistes Tafmag comme Ella Bats ou Laura Bonnefous.

Avril 2018 – L’ouest de Mossoul est détruit. Des monuments séculaires sont devenus des ruines.

Juillet 2018 – Trois hommes se rafraîchissent le long du Tigre à Mossoul, en Irak.

Février 2018 – Dans la région de Mossoul (Irak), le district périphérique de Shukak alkhadra est souvent en retard sur les plans de rénovation urbaine.

Avril 2018 – À l’ouest de Mossoul, l’un des bâtiments les plus hauts de la ville. De 2014 à 2017, les djihadistes y auraient jeté des dizaines d’homosexuels en conformité avec la loi de la charia établie par l’État islamique.

Mars 2018 – Sinan participe à un concours de bodybuilding à Mossoul en Irak.

Avril 2018 – Nuran reçoit son diplôme de langues à l’université d’Erbil, en Irak.

Mai 2019 – Raghat, 16 ans, originaire de Mossoul, vit maintenant avec son mari et sa belle-famille dans le camp de personnes déplacées de Salamyiah. Sa mère et ses frères sont installés quelques tentes plus loin.

Mai 2018 – Une candidate travaillant sur sa campagne pour les élections législatives irakiennes à Mossoul, en Irak.

Mai 2019 – Une robe de mariée à louer dans le camp de Salamyiah. À l’approche du printemps, de nombreux mariages ont lieu dans les camps.

Meethak.

Juin 2018 : Meethak et sa famille à Ramadi.

Meethak and Ahmed à Ramadi