Aube Perrie[FRA]

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Aube Perrie n’a pas fait de grandes écoles d'art ou de cinéma. Il a un parcours très caractéristique de notre époque, fait d’un mélange de divers projets et de rencontres précieuses. Il s’est formé tout seul et travaille sur ses créations avec sa copine, Louise. Il se consacre aujourd’hui principalement à la vidéo et réalise des clips pour des artistes musicaux comme le groupe rennais Juveniles ou la dernière marque tendance parisienne, Walk in Paris. Ce qu’il souhaite dans ses clips c’est créer des « bocaux de poisson rouge », « des bulles » où des jeunes sans âge se déplacent dans un monde sans règles. Un univers très adolescent et intemporel où l'on s'amuse avant tout.

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06.07.2018

Interview

par Juliette Mantelet

LE PETER PAN DU CLIP

« Tout le monde il veut seulement La Thune ». Cette phrase vous trotte dans la tête depuis la sortie du dernier clip de la talentueuse belge Angèle ? Mais savez-vous qui se cache derrière ce clip aux couleurs acidulées et aux images léchées très maîtrisées, déjà visualisé près de 3 millions de fois sur Youtube ? Après s’être entourée à deux reprises de la belge Charlotte Abramow, la chanteuse a confié son clip au réalisateur parisien Aube Perrie, encore (plus pour très longtemps) méconnu du grand public mais aux clips déjà grandiosement cinématographique.

Angèle, il l’a rencontrée en bossant avec son copain Léo, de Walk in Paris et elle lui a tout de suite évoqué des images très cinématographiques. Il a donc écrit son troisième clip, « La Thune », alors que la jeune femme n’avait encore rien sorti et le présente maintenant, après le succès considérable des deux précédents, imaginés par la désormais célèbre Charlotte Abramow. C’est un clip fort, à l’univers de road-trip féminin, aux couleurs rappelant l’univers de Jacques Demy entre bleu pastel et jaune acidulé où les références cinématographiques abondent de « Kill Bill » à « Thelma & Louise » sans oublier « Bonnie & Clyde« . Un coup de maître qui emmènera sûrement Aube Perrie, son réalisateur et non sa réalisatrice contrairement à ce qu’on pourrait croire, très loin. Peut-être jusqu’à ce long-métrage qu’il rêve de réaliser un jour en tant que fana de cinéma.

Rencontre.

DONC TU ES BIEN UN GARÇON. POURQUOI CE NOM D’ARTISTE
UN PEU FÉMININ, AUBE PERRIE ?

Aube Perrie c’est le nom avec lequel je signe tous mes projets. C’est juste une anagramme donc il n’y pas tant de mystère. Aube c’est plutôt un prénom qui sonne féminin, en effet. Mais ça ne me dérange pas, je suis bien plus à l’aise derrière une caméra que devant. C’est pour ça que je prends un certain plaisir à brouiller les pistes. C’est arrivé souvent qu’on me prenne pour une nana quand on m’écrit. Surtout dernièrement avec Angèle, mais c’est amusant.

ET DU COUP C’EST QUEL EST LE PROJET
DERRIÈRE AUBE PERRIE ?

Aube Perrie, ce n’est pas qu’un projet de films, c’est plutôt un projet d’images. Je suis intéressé par tous les médiums et j’aime la diversité artistique. Je vis avec ma copine qui est directrice artistique et chef décoratrice et aussi d’autres artistes dans une grande colocation bordélique avec plein de gens dans l’image, des photographes… Du coup, on aime bien faire notre tambouille et ce projet, Aube Perrie, c’est l’occasion de travailler avec plein de monde, des chorégraphes, des plasticiens, des illustrateurs. Mon parcours c’est plein de bordel, plein de galères et puis finalement la mise en place de projets qui me ressemblent.

« On ne fait pas un bon clip sur une mauvaise musique. »

COMMENT DÉFINIRAIS-TU TON UNIVERS VISUEL ?

C’est un univers qui est très figé, très arrêté. Je pense que c’est un travail assez photographique car ce qui m’inspire le plus c’est la construction de bulles, de petits univers, de bocaux de poissons rouges avec leurs propres règles ou pas de règles du tout. Cela se retrouve dans tout mon travail.

C’est ce que j’ai essayé de faire aussi avec Angèle. Elle passe d’un décor à un autre. Mon style c’est ça, la création de mondes qui n’existent pas, de parenthèses un peu bizarres. J’aime créer des décalages et faire des pas en arrière avec le monde qui nous entoure. Je n’ai jamais souhaité filmer la réalité et je ne saurais pas le faire, ce n’est pas mon écriture. J’ai un rapport hyper adolescent à l’image. J’ai aussi des influences qui parlent d’elle-même pour définir mon écriture, comme Gregg Araki qui a un cinéma très subversif et qui  surtout, crée un monde avec ses propres règles. C’est ça qui définit mon travail. Un monde où souvent les adultes ne sont pas présents, comme plus récemment dans le cinéma de l’américain David Robert Mitchell, avec l’incroyable « The Myth of the American Sleepover« . Cette fresque du passage de l’adolescence, de la cassure de cette bulle.

POURQUOI LE CLIP EST DEVENU SI IMPORTANT AUJOURD’HUI SELON TOI ?

Je ne sais pas trop comment répondre à cette question car le clip a toujours une grande importance pour moi et depuis très longtemps. Avant Internet, je faisais des casquettes de clips avec MTV. Ce format a toujours eu une importance complètement dingue. Ce que je trouve génial dans le clip, c’est que tu as la possibilité de créer facilement, et avec moins de contraintes, des petits mondes à part entière en quelques secondes. Je vais tenter une analyse (rires).

Je dirai que peut-être, ce qui fait que le clip est encore plus important aujourd’hui que pour la génération qui l’a pourtant créée, avec MTV tout ça, c’est peut-être pour son format. C’est un format hyper consommable et aujourd’hui je n’ai pas besoin de te faire un dessin, on consomme comme des fous. J’ai l’impression d’avoir le souvenir d’une période où les formats courts, notamment les court-métrages, étaient vraiment peu considères alors qu’aujourd’hui, plus c’est court plus c’est considéré.

TU N’AS PAS TROP LA PRESSION QUAND TU RÉALISES UN CLIP POUR UN ARTISTE ÉMERGENT POUR QUI CE CLIP
PEUT JOUER GROS ?

Non, pas du tout ! C’est juste un gros kiffe. La pression tu l’as plus vis-à-vis de ta propre idée. Quand tu as une image en tête tu as très envie de la voir se créer devant tes yeux, et ça c’est déjà tout un challenge, et puis ce qui met vraiment la pression, c’est le doute. Ce doute que tous les artistes ont avant de lancer leur projet. Le doute d’être en train de faire n’importe quoi. Je ne me sens pas responsable du succès des artistes. Je ne me sens pas vraiment lié au succès d’Angèle par exemple, car elle est entourée, elle a ses équipes. C’est vrai que les clips ont leur importance mais je crois quand même que par rapport au projet d’un artiste, la musique est bien plus importante. Ce qui est évident, c’est qu’on ne fait pas un bon clip sur une mauvaise musique. Ce qui plaît aux gens chez Angèle, ça n’est pas que ses clips. Ils lui font passer une étape, mais elle l’aurait passée sans ça.

EST-CE QU’AUJOURD’HUI QUAND ON RÉALISE DES CLIPS
ON A ENCORE CETTE ENVIE DE FAIRE
UN LONG MÉTRAGE UN JOUR ?

Évidemment ! Je pense que le clip et le cinéma sont deux choses très différentes, mais j’ai cette envie, c’est un rêve de fou, raconter des histoires. Après, c’est déjà ce que j’essaie de faire dans mes clips. J’ai cette envie mais pour moi elle est très lointaine, je ne me vois pas le faire tout de suite même s’il y a plein d’idées dans les tiroirs. J’ai envie de faire beaucoup d’autres choses avant. Le clip pour moi est un format à part entière et pas du tout un truc que je fais en attendant le long-métrage. Même si le long métrage reste un élément sacré pour moi qui suis un taré de cinéma et qui fait partie de ces connards à la salle de cinéma qui font une crise d’angoisse au moindre crissement.

QU’EST-CE QUE TU AIMES DANS CE FORMAT DU CLIP ?

Ce que j’aime dans le clip, c’est ce rapport sensoriel à l’image. Ce qui est intéressant avec le clip c’est que tu as une musique et ça c’est génial, car tu choisis de clipper un artiste qui te fait kiffer. Le spectateur a donc déjà un de ses sens mis en alerte. Et puis ensuite quand je dis sensoriel, c’est aussi jouer sur les couleurs, ce que je fais beaucoup. Utiliser, le stylisme, les lignes, le décor pour provoquer des choses. Je trouve que le clip est un formidable outil de provocation, pas dans le sens de choquer, mais de provoquer des émotions et une réflexion aussi, peut-être. Je préfère penser le clip comme quelque chose de sensoriel qu’intellectuel. Un médium qui nous sort de la réalité en trois minutes.

 

« On croit voir une braqueuse chelou qui fait un road-trip à la Bonnie & Clyde, mais en fait tu te rends compte que c’est juste Angèle qui se marre avec ses followers. »

MAIS DANS LE CLIP D’ANGÈLE IL Y A UN VRAI MESSAGE, C’EST IMPORTANT AUSSI DE TRANSMETTRE DES IDÉES PLUS POLITIQUES ?

Après on est ce qu’on est. Je pense que comme beaucoup de gens de ma génération, je suis révolté par plein de choses, donc je ne peux pas m’empêcher d’en parler et d’évoquer des sujets qui peuvent paraître politique. On a vite fait de faire de la politique quand on fait de l’art. Donc oui et non, c’est très amusant de jouer avec des sujets sensibles, mais comme je le fais dans un univers où il n’y a pas les mêmes règles et les mêmes lois, ça n’est pas forcément engagé. Ce qui m’a plu dans le projet d’Angèle, c’est qu’à la fois elle se moque d’un vrai projet de société mais qu’elle le fait avec beaucoup d’autodérision et en étant la personne la plus représentative de ce système. « La Thune » c’est un clip dans lequel on peut lire une forte dénonciation mais qui peut aussi être juste très drôle, c’est ce qui me plaît. Il faut y voir une bande de filles qui s’éclatent et que je trouve méga badass et juste s’amuser.

COMMENT T’ES-TU RETROUVÉ SUR CE PROJET JUSTEMENT ?

Angèle, j’ai eu la chance de la rencontrer en faisant mon film « Walk in Paris », il y a un an. Elle n’avait donc encore rien sorti à l’époque. Angèle, c’est la copine de mon ami Léo de « Walk in Paris » qui est aussi danseur et chorégraphe. On filmait des portraits et il m’a dit « Tiens, on va filmer ma copine » et c’est là que je l’ai rencontrée. Et tout de suite, j’ai compris ce que beaucoup de gens ont vu ensuite. J’ai trouvé que cette nana avait une aura hyper forte et elle m’évoquait beaucoup d’icônes du cinéma, ce qu’on retrouve aussi dans le clip de « La Thune ». Elle m’a dit qu’elle préparait des démos pour un petit projet musical (rires) et elle m’a balancé « La Loi de Murphy », « Je veux tes yeux » et « La Thune » qui était mon titre préféré. J’ai écrit le clip, j’ai eu l’idée très rapidement, j’ai fait le dossier et je lui ai proposé. Elle a adoré, elle n’avait rien à redire. Sauf qu’à l’époque elle n’avait pas forcément les moyens pour le mettre en œuvre et puis elle travaillait déjà avec Charlotte Abramow. Alors après « La Loi de Murphy », ils sont revenus vers moi car ils étaient décidés à le faire. Et voilà !

RACONTE-NOUS UN PEU LE TOURNAGE !

On a tourné dans une boutique à Juan-les-Pins et à l’Observatoire de Nice. C’est moi qui ai choisi les lieux, j’avais des idées en tête, des références. Je ne connaissais pas du tout, c’est assez magnifique. Il y a des décors formidables, L’Observatoire et le parc de l’Esterel. C’est des lieux à la connotation assez USA et à la fois, quand tu vois le clip tu te dis que ça aurait pu être tourné à tellement d’endroits et ça participe à la création de ces univers bulles, un peu déconnectés de la réalité. Pour le casting, je ne voulais pas de comédiennes, on est donc allés chercher dans les gens qui suivent Angèle, dans sa « fan-base ». Son entourage, sa famille, cela fait partie d’elle et de son personnage. C’était aussi important pour moi de raconter une histoire dans l’histoire. On a donc repris la tradition du film dans un film. On croit voir une braqueuse chelou qui fait un road-trip à la Bonnie & Clyde, mais en fait tu te rends compte que c’est juste Angèle qui se marre avec ses followers. Pour moi c’était important de recréer ça derrière la caméra. La réalité d’une photo Instagram c’est son making-off, sa mise en scène. Pour moi c’était intéressant de construire le film comme ça, en envisageant chaque décor comme des shootings mode, d’où les changements de vêtements à chaque scène, qui te donnent des pistes sur le côté « fake » du film.

 

« Il y a des grandes femmes hyper badass partout sur les réseaux sociaux. »

ET TOI, C’EST QUOI TA VISION DES RÉSEAUX SOCIAUX ?

Les réseaux amènent parfois à des situations complètement absurdes. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, comme je le montre dans le clip, quelqu’un va faire un braquage et ce n’est pas absurde de se dire qu’on va filmer la scène. L’acte est absurde mais tout à fait probable aujourd’hui. C’est ce qu’on dénonce dans le clip, mais à la fois je pense que les réseaux apportent aussi des supers trucs, on la vu récemment autour de certains sujets de société. Je pense qu’il y a de beaux élans d’humanité et d’humanisme sur Internet. Notamment autour des nanas. Quand je te parlais de créer un monde sans règles et bien en fait pour moi, ne mettre que des nanas dans un clip, comme je l’ai fait à part Roméo Elvis [le frère d’Angèle, rappeur, ndlr], ça peut dire quelque chose mais ça peut aussi être juste super marrant. Je trouve qu’Angèle ça lui va super bien d’être avec son gang de filles, elles sont toutes trop cool. J’ai aussi voulu créer une famille avec deux nanas, deux mamans et deux filles et si elles ont toutes le même âge on s’en fou. Elle est trop marrante cette famille. Les réseaux sociaux c’est plein de mauvaises choses, mais c’est aussi plein de belles personnes. Du coup j’ai essayé de lier cette idée, grâce au stylisme et à la direction artistique, à de grands personnages de cinéma qu’Angèle m’évoquait quand je l’ai rencontrée. Parce qu’en fait je pense que les réseaux sociaux c’est comme le cinéma, il y a des grandes femmes hyper badass partout sur les réseaux sociaux et je trouvais ça cool de le montrer

« On était comme une bande de copines tout un aprem dans un dressing à habiller Angèle »

Eh bien tu vas retrouver Alabama de « True Romance », la mariée de « Kill Bill ». Et aussi Bonnie Parker de « Bonnie & Clyde> », Ripley de « Alien ». Il y a des références comme ça à plein de personnages de cinéma. Donc c’était un bonheur de s’amuser avec ça. On était comme une bande de copines tout un aprem dans un dressing à habiller Angèle et jouer avec ses perruques, juste pour s’amuser (rires).

DANS TON CLIP ON RETROUVE UN PEU LES COULEURS DE JACQUES DEMY. ÇA TE PARLE CE GENRE DE RÉFÉRENCES ?

Les comédies musicales ça me parle à mort parce que dans les comédies musicales tu es véritablement dans ces univers qui n’existent pas. J’adorais faire une comédie musicale, j’adore la danse. « La La Land » je sais que les avis sont très divergents sur ce film mais j’ai « surkiffé ». Le travail de Chazelle est extraordinaire. Je ne sais pas si cela m’a inspiré au niveau des couleurs mais peut-être. Et même si cela ne se ressent pas forcément dans le clip, il y a aussi un autre film qui m’a inspiré par sa proximité géographique, c’est « Le Mépris » de Godard. Il y a plusieurs références à ce film-là dans « La Thune » avec son traitement des couleurs extraordinaires. Au départ, les couleurs ont été pensées par rapport à la couleur du billet de 100 € et je voulais habiller le film comme ça, juste avec le jaune et vert. Et puis petit à petit on a ajouté d’autres couleurs pour des raisons esthétiques, mais ça me touche beaucoup ce cinéma dont tu parles avec cette sensorialité.