Turki & Abdulrahman Gazzaz[SAU]

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15.12.2022

Chronique

par Benjamin Cazeaux-Entremont

Archivistes de la modernité et penseurs protéiformes de l’Espace.

Rencontre avec Turki et Abdulrahman Gazzaz, fondateurs du Studio d’architecture et de Design Bricklab.

LES CLÉS DE LA VILLE

Trois jours et trois nuits que je suis ici. Dans cette ville qui me semble dépourvue d’entrées et de sorties. Dans cette ville où les périphéries se disputent le centre et où la modernité réinvente l’anarchie. Dans les voitures, les GPS ne situent pas. Ils localisent. C’est désormais aux points cardinaux d’avoir à tourner pour me retrouver. Dans cette ronde sans fin – où je ne m’écarte ni ne me rapproche de rien – prisonnier de mon propre point – je crains de vaciller. Pareil à la Lune de Djeddah et son croissant renversé. Pareil à ce ciel d’Arabie, où les étoiles semblent tisser d’autres nuits. Ma rencontre avec Turki et Abdulrahman arrive à point nommé. On dit des frères Gazzaz, fondateurs du Studio d’architecture et de Design Bricklab, qu’ils participent à mettre Djeddah sur la Carte et que par conséquent, ils en détiennent quelques clés.

LA CARTE ET LE TERRITOIRE

La première qu’ils me tendent est faite de papier. Comme le livre que Turki n’hésite pas à me donner lorsque j’évoque mon malaise. Les deux frères me regardent le feuilleter avec la bienveillance et l’indulgence de ceux qui ont déjà fait la traversée. Saudi Modern, l’ouvrage dont ils sont à l’initiative, est en quelque sorte le point de convergence entre des intuitions précoces et des années de réflexions. Car si leur livre est une archive architecturale et urbanistique retraçant l’histoire de Djeddah entre 1938 (date de la découverte de l’or noir sur la côte Est du pays) et 1963 (année de la présentation du premier plan urbanistique de la ville) ; il est en réalité une porte d’entrée à la compréhension des contraintes et des émancipations qu’exerce l’agencement des espaces sur nos vies. Pour les frères Gazzaz, la quête est presque métaphysique. Pour preuve, la définition de l’Espace qu’ils affichent sur leur site : Les dimensions de hauteur, de profondeur et de largeur à l’intérieur desquelles toutes choses existent. Abdulrahman précise que « si la base fondamentale de nos travaux repose sur la recherche, celle-ci n’a d’autre finalité que de nous éclairer sur les manifestations matérielles qui peuvent en découler et que nous pourrions mettre en œuvre». Rien de moins qu’une métaphysique politique. Car l’histoire de leur studio, Bricklab, ressemble à s’y méprendre à celle d’un engagement militant.

PROGRAMME SPATIAL

En cette matière, il n’est d’ailleurs pas rare que les changements proviennent de la jeunesse. Rien d’anormal donc à ce que Turki, le cadet, soit celui qui ait insufflé à son grand-frère la passion de l’architecture et la détermination nécessaire pour en faire sa profession. Car avant que son petit-frère ne le rejoigne sur les rives du Saint-Laurent, à Montréal, Abdulrahman a déjà étudié le design graphique, le marketing, la photographie ou encore la sculpture. Quatre pièces indépendantes auxquelles Turki rajoute des fenêtres, des portes et un immense couloir dans lequel l’aîné s’engouffre. Des années plus tard, de retour à Djeddah, les deux frères exercent leur métier chacun de leur côté. Ils auraient pu s’en tenir là. Rester au chaud dans leur maisons respectives. Mais quand son travail consiste à en construire pour les autres, il arrive parfois que l’on se sente investi d’une mission. Le soir, après le travail, Turki et Abdulrahman se retrouvent pour partager leur frustration. Celle de ne pas contribuer suffisamment à l’amélioration de leur environnement urbain. « La plupart des discussions tournaient autour des limites de l’architecture. Comment elle affecte la société, les gens, la culture ? il n’y avait pas d’espace dans l’architecture conventionnelle pour explorer ces questionnements », se souvient Abdulrahman. Qu’à cela ne tienne. Le premier espace d’une révolution est celui que l’on donne à la parole. En 2015, les deux frères commencent par organiser des discussions dans lesquelles ils confrontent des membres de l’industrie du Design à des personnalités diverses. Designers, architectes, chirurgiens, sculpteurs, réalisateurs ou baristas se retrouvent pour discuter de ce que cela signifie d’être artisan ? ou encore de La lumière dans la couleur… Et parce que la recherche n’est qu’un préalable à la mise en œuvre, cet incubateur d’idées, lieu de rencontres et de partage, se transforme vite en atelier. Bricklab était né.

POLITIQUE DE LA PORTE OUVERTE

Petit à petit le Studio grossit. Et la première brique de ce qui finira par devenir l’ouvrage Saudi Modern se trouve peut-être dans leur exposition Spaces in Between choisie pour représenter l’Arabie Saoudite à la Biennale d’Architecture de Venise de 2018. Fidèles à leur méthode d’investigation, les deux frères étudient les conséquences d’un demi-siècle de boom économique sur l’urbanisation des villes Saoudiennes. Entourés d’Universitaires, d’architectes, d’urbanistes et de Designers, ils structurent leurs recherches non pas autour de l’espace bâti, comme on aurait pu s’y attendre, mais plutôt autour de l’espace le plus élémentaire : celui de l’espace vide. L’expansion soudaine et effrénée des villes du pays autour de blocs monofonctionnels reliés par des autoroutes a façonné des centres urbains que Turki qualifie de « disjoints ». De ces terres en friches, plates et désertes, l’enjeu est d’en appréhender les potentiels de réunifications sociales et de réconciliation entre modernité et développement humain. Thèmes qui, s’ils constituaient la raison d’être de Bricklab, lui donnent désormais l’assise pour perdurer.

SÉSAME, OUVRE-TOI

L’année suivante, les frères Gazzaz étudient les plans urbanistiques d’Al Balad, le quartier historique de Djeddah. Leur idée : réconcilier bâtiments privés et espaces publics pour stimuler la vie citoyenne. Contre vents et marées ils parviennent à mettre sur pied une exposition géante qui investit aussi bien des immeubles inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco que des bâtiments modernes et les espaces publics qui les relient. Durant six mois, artistes émergents locaux (Ahaad Al Amoudi, Alaa Tarabzouni, Aziz Jamal) et noms d’envergure internationale (James Turrell, Manal Al Dowayan, Mammafotogramma Studio, Nasser Alshemimry & Blank Studio, Rashed Al Shashai, Traumnovelle) ressuscitent l’ancien cœur de la ville qui bat désormais au rythme des performances artistiques et des ateliers participatifs.

À ceux qui leur demandent ce qu’ils sont, architectes, designers, curateurs, archivistes ou bien artistes ? Abdulrahman, conscient que les couloirs débouchent sur plusieurs portes, répond comme un mantra que l’architecture n’est qu’une base de recherche et qu’il arrive parfois que cette recherche trouve à se manifester matériellement sous des formes plus pertinentes que d’autres. « Parfois il apparaîtra plus judicieux de lui donner la forme d’un évènement culturel, parfois celle d’un objet, parfois celle d’un bâtiment, parfois celle d’une œuvre d’art ».

GPS : GAZZAZ POSITIONING SYSTEM

À force de les écouter je me dis que les deux frères ressemblent étrangement à leur ville. Les liens qu’ils tissent entre les choses sont pareilles à ses autoroutes, la délicatesse en plus. D’une façon ou d’une autre, dans cet espace infini qui nous entoure, tout est connecté. Et les friches qui parsèment les villes et les esprits sont autant de sous-espaces qu’il convient de conquérir pour y bâtir d’innombrables utopies. Turki me demande si je serai présent demain à l’inauguration de la première salle de cinéma indépendante du pays. Ils en ont designé l’écrin, tout comme celui de la première librairie dédiée au septième art. Et alors que je lui réponds que je serai dans un avion, je m’imagine derrière le hublot, en train de contempler les points de repères que les frères Gazzaz disséminent dans Djeddah pour que leur ville ait un sens.

Turki et Abdulrahman présenteront une installation lors de la Biennale des Arts Islamiques de Djeddah qui ouvrira le 23 janvier 2023. Ils travaillent également au développement d’expositions Saudi Modern qui auront se tiendront à Riyadh, Djeddah et Khobar entre 2023 et 2024. En parallèle les frères Gazzaz continuent de mener leurs projets d’architecture et de design entre Djeddah et Riyadh.