Ode à la fête [1/12] • Tribune Tafmag[FRA]

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12.01.2021

Chronique

par Tafmag

22h00, dans un temps qui n’est pas si lointain

L’heure de la gaieté retrouvée. Au coin de la rue, on se presse pour obtenir une place. Chaque soir, c’est le même scénario. À la sortie du travail, la jeunesse se retrouve dans les bars, ces nouveaux cénacles. Douze heures nous séparent du lendemain, du métro, du boulot. Dans cet épicentre de la fête, l’apéro peut commencer, la journée peut s’oublier. On s’installe au bar, on discute, on prend une table, puis deux. On reconnaît des visages familiers, on se salue de loin. La discussion peu à peu se détend, on décompresse de la journée autour d’un verre, puis trois. Puis quatre. Espace libertaire, le bar offre ce temps de mise au point, de cas de conscience lorsque les langues se délient, que l’ivresse monte, que l’autre se rapproche. La nuit tombe désormais. La fête peut commencer.  

La nuit, les frustrations disparaissent, les désillusions expirent. La nuit, les rêvent naissent et les petits bonheurs respirent.

Souviens-toi des soirées endiablées

On l’a attendu, on l’attend, et on l’attendra encore. La fête. La fête. La fête. Toi qui lis ces lignes, souviens-toi. Souviens de toi de ces retrouvailles à la nuit tombée, ces préparatifs arrosés. Souviens-toi de ces soirées endiablées, ces fêtes jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’au bout de la ville. Peut-être qu’en se remémorant nos nuits, la musique de nouveau résonnera. Peut-être qu’en imaginant celle de demain, la folie de la création de nouveau nous prendra. La fête a toujours été un pan oublié de la société, pourtant elle a toujours existé, célébrant les grands rites et passages, pleine de créativité. Parce que la fête, c’est une Culture ; un art qui rassemble tant d’acteurs, de penseurs, de créatifs et de bâtisseurs. Parce la fête c’est une nécessité, un besoin viscéral pour tout un pan de la jeunesse. Parce que la fête, c’est se sentir libre, vivant, puissant. La nuit, les frustrations disparaissent, les désillusions expirent. La nuit, les rêvent naissent et les petits bonheurs respirent. Loin de prétendre au péril jeune, loin de transgresser les règles, les fêtards cherchent ces moments de réconfort qui offrent l’équilibre vital au poids parfois perceptible de nos quotidiens, à l’ostensible crainte face à nos avenirs. Être jeune, c’est une affirmation. Faire la fête, c’est une confession. Les deux sont salutaires et sans équivoque.

La fête est finie ?

Mais aujourd’hui, la fête s’est arrêtée. Il y a près d’un an maintenant, la jeunesse française a retenu son souffle, voyant avec anxiété ses habituels QG fermer. Fini les sorties. Fini les rencontres. Fini la fièvre du samedi soir. Du jeudi, du vendredi, et même du lundi. Fini les verres trop remplis, les flirts interdits, les danses d’après minuit. Fini la légèreté, l’insouciance… Terminé la liberté ?

Les mois passants, on a espéré, acceptant le confinement avec toujours l’espoir que demain, la fête reprendrait. Que les élus nous écouteraient. Puis, on s’est adaptés. Au fil du temps, nos fêtes ont changé. On s’est découvert une nouvelle passion pour les soirées pyjamas : on s’est d’ailleurs acheté un pyjama. Puis on a découvert les joies des soirées à deux, tandem inséparable, amical ou amoureux. Les « coups d’un soir » sont devenus de véritables expériences sociologiques. On a passé le cap du premier et du dernier rendez-vous sans se préoccuper du reste. Ton ordinateur s’est aussi transformé en videur. Ce soir, le club, c’est ton salon, faut juste appuyer sur le bouton. La fête s’est globalisée, de Los Angeles à Tokyo, on a vécu les mêmes before, les mêmes after. Le monde entier, soudain, s’est transformé en scène. On a aussi appris la fête en petit comité, les réunions à 4, à 6. On a parfois même franchi le rubicon en jouant à Cendrillon. Marre du couvre-feu, marre des restrictions. Ce soir, on retourne la maison. À 10, à 20. Mais on n’a pas vraiment été fous, trop de pression.

MAIS LA FÊTE REVIENDRA

On s’est découvert plus ouverts qu’on ne le croyait. Plus conciliants. Plus seuls, aussi. Au fil des mois, on a compris à quel point la fête nous manquait. À quel point, la fête comptait. Car derrière la locution « non essentiel » se cache en fait de multiples réalités, de multiples potentialités. Et beaucoup de métiers : DJ, artistes, musiciens, techniciens, programmateurs, barmen.maids, organisateurs, gérants, communiquants… La nuit rassemble des visages, des mains. Des Converse, des Air Jordan, des Yeezy, des Nodaleto, des Stilettos. Des danses, des transes, des jeux. Des sourires surtout, des regards, beaucoup. Des caresses dans le cou, des gestes sous la ceinture. Des moments interdits. Ceux qu’on a peur d’oublier, ceux dont on veut se rappeler.

Car la fête est ce jeu de rôle incessant, cette grande messe nuptiale où chacun décide quel rôle il va jouer, quel masque il va endosser. La fête permet ce moment de communion, comme nulle part ailleurs. Plus de barrières, plus d’origine, de classe, ni de frontières. Plus d’idées reçues ni d’œillères. La fête libère. Elle est cet exutoire salutaire et nécessaire. Cette soupape de décompression, ce moment de lâcher prise où prime l’instant présent. La fête permet cette osmose. Elle est cette transition vers le connu et l’inconnu, l’attendu et la surprise, le désir et l’espoir, la rencontre, l’ambition et la création. Du before à l’after, de midi à minuit, la fête est ce parcours du combattant. Cette course contre la montre pour vivre intensément ce que le quotidien proscrit. Faire l’expérience de l’à-côté, de l’avant-garde, de l’interdit.

Où sont les années folles ? Où sont les bals et les costumes ? Où sont les DJs ? Et les vogueurs ? Où sont les amis, les amants, les amours ? Où sont nos nuits ? L’hiver encore s’éternise. Le printemps semble bien loin aujourd’hui. La Culture et nos lieux de culture au sens large méritent un soutien inconditionnel. Ses acteurs font preuve d’un courage vertueux en trouvant l’énergie pressante et les idées additionnelles pour tenir et se réinventer. Car on le sait, on le sent, la ferveur, toujours, reste intacte. La fête reviendra. Plus belle, plus bruyante, plus vive ! Après une longue hibernation, la musique de nouveau nous prendra. La fête de nouveau, on vivra. Toi qui lis ces lignes, propriétaires de bar ou de club, DJs, techniciens, performeurs, danseurs, serveurs… Oui, toi qui lis ces lignes, esthète de la fête, fêtard impénitent ou noctambule aguerri : prépare-toi. Car la fête bientôt reprendra. De nouveau, nous serons là. Parce qu’il ne faut jamais oublier : l’important, c’est de rester soudés.

Tafmag dédie ce mois de janvier à la fête intempestive et à ses acteurs incontournables : DJs, programmateurs, collectifs et organisateurs, label, photographes de nuits, réalisateurs… Pendant quinze jours et tous les jours, nous donnons la parole à ceux qui vivent la fête et la proposent, la construisent pour qu’on en dispose. La fête qui sonne aujourd’hui comme un adage à toute une génération, à toute une population qui en a fait un métier, une carrière, une passion. Écoutez-les, entendez-les, lisez-les, voyez-les. L’heure est à l’écoute, en attendant que les pas de danses ne reviennent.

L’équipe Tafmag
Julie, Léa, Marie & Pauline

Crédit photo © Dennis Stock