Marine Giraudo[FRA]

  • Photographie
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27.05.2021

Interview

par Julie Le Minor

Marine Giraudo, en mode digital

On continue notre dossier du mois consacré aux métamorphoses de l’art numérique avec la “digital creative” Marine Giraudo dont les œuvres à la croisée de l’imprimé et du numérique nous évoquent un nouvel onirisme.

Corps de femme habillé d'argent sur fond rouge et noir

Marine Giraudo fait partie de cette génération de créatifs protéiformes qui aime fusionner les genres, les codes, les supports et les médiums. Cette fameuse génération Y – « digital native » selon l’expression du concepteur de jeux Mark Prensky – qui expérimenta la révolution d’internet et des outils numériques dès l’adolescence. Celle qui grandit avec les magazines papiers, les Nokia 3310, les Sims mais aussi MSN et Photoshop : entre le print et le digital. Marine Giraudo fait ainsi partie de cette nouvelle génération de « digital creative » multi-task qui manie les nouvelles technologies pour imaginer, concevoir et réaliser. En plus d’utiliser les disciplines artistiques traditionnelles telles que la photographie, la vidéo ou le collage, la jeune parisienne expérimente les pratiques de l’art numérique à l’instar du collage animé, de la 3D ou de la VR : la réalité virtuelle.

Collage et superposition de couleur et matiere

Réalité virtuelle

Aujourd’hui, installée à Paris, Marine travaille à son compte pour différentes agences et marques de mode depuis son atelier à Poush Manifesto, un incubateur d’artistes situé à Clichy. « Je ne sais pas si je peux me définir réellement en tant qu’artiste digital car je travaille beaucoup sur commandes avec des marques », explique Marine.  «J’ai la chance qu’on me contacte souvent pour adapter mon propre univers à l’image d’un client et d’avoir régulièrement de la liberté dans le développement de mes projets ». Alors qu’elle étudie le design graphique à l’ECAL de Lausanne, Marine s’éloigne rapidement des pratiques liées au graphisme pur, la typographie ou la mise en page de livres. « J’étais très vite bloquée par les références graphiques que l’on avait, notamment dans le graphisme suisse. J’avais toujours l’impression de faire la copie de ce qui existait déjà, en moins bien. J’ai donc essayé d’autres moyens de faire de l’image. Je me suis éloignée des logiciels traditionnels comme Photoshop ou Indesign et grâce à After Effects, je suis arrivée à des visuels plus inattendus. Finalement, c’est par l’animation que je crée des images fixes ».

apporter un regard neuf dans la réalité virtuelle

Au fil de ses expérimentations, avec des logiciels 3D notamment, Marine se laisse surprendre par ce qu’elle crée. L’image est différente. Mais le véritable déclic intervient lors de son projet de diplôme. « En dernière année, j’ai découvert du matériel de réalité virtuelle. J’ai essayé un casque et j’ai vraiment halluciné de la sensation d’immersion. Tu oublies véritablement le monde réel, tu perds tes repères. J’ai pris une claque ». Elle décide alors d’utiliser la réalité virtuelle pour son projet de fin d’études. Mais l’étudiante s’interroge : comment donner la part belle à une idée à travers ce nouveau médium ? Comment s’en emparer ? Si certains professeurs restent dubitatifs sur cette technologie, l’un d’entre eux l’encourage à poursuivre ses recherches et lui conseille de suivre un workshop de l’ECAL présenté par Thomas Traum, spécialiste de la 3D. Peu à peu, Marine se familiarise avec le logiciel 3D Unity, elle apprend en suivant des tutos et elle découvre notamment la photogrammétrie qui permet de scanner des objets physiques pour les intégrer dans un logiciel 3D. Son objectif : apporter un regard neuf dans la réalité virtuelle en sortant de l’esthétique des jeux vidéo jusqu’alors majoritaire.

homme avec un casque de VR devant un écran avec des mannequins

Mode, imprimé.s et digital

Marine a alors l’idée de représenter une collection de mode en VR. Sans avoir un intérêt particulier pour ce domaine, elle n’en est pas moins sensible, ayant grandi entre une mère travaillant dans la mode et un père dans le design. Mais si la 3D et la VR sont aujourd’hui monnaies courantes dans cette industrie, il y a quatre ans, ces technologies sont encore très peu utilisées. « Il fallait que je trouve des arguments pour convaincre mes professeurs de l’usage de ce médium. Trouver un sens à la réalité virtuelle », explique Marine. S’inspirant du modèle des front rows des défilés de mode où les invités les plus prestigieux assistent au spectacle en première classe, Marine décide d’être plus élitiste que l’élite et imagine un concept où des VIP pourraient recevoir un casque de VR à domicile afin de découvrir les pièces d’une collection avant même que le défilé n’ait lieu. Il ne reste plus qu’à trouver une collection de mode pour mettre à bien son projet.

« J’ai tout de suite vu le lien à faire entre numérique et texture, réalité et digital »

Une fois de plus, les planètes s’alignent et Marine fait la rencontre de Vanessa Schindler, qui étudie à l’école de mode de la HEAD située à Genève. La jeune créatrice s’apprête à shooter sa collection qu’elle doit présenter quelques temps après au concours de la Villa Noailles, le célèbre Festival de Hyères. Marine est tout de suite séduite par les pièces innovantes et graphiques de la créatrice : « J’aimais ses couleurs, l’esthétique et l’usage de matériaux nouveaux. J’ai tout de suite vu le lien à faire entre numérique et texture, réalité et digital ». Marine assiste au shooting et entre deux poses, elle parvient à scanner en photogrammétrie les pièces de la collection avec son Iphone. Le soir-même, elle rentre tous les modèles dans son logiciel 3D en travaillant les textures. Finalement, Vanessa Schindler remporte le Grand Prix du Festival de Hyères et Marine obtient son diplôme avec félicitations. L’année d’après, les deux victorieuses sont de retour à la Villa Noailles où elles présentent la collection de Vanessa Schindler à travers le procédé de réalité virtuelle créé par Marine qui provoque un véritable engouement auprès du public.

Collage représentant 3 mannequins pris de haut avec des chaussures vertes, blanches et noires

Parallèlement, Marine a intégré le magazine L’Officiel pour lequel elle s’occupe de la direction artistique digitale. Puis, elle se met à son compte et se lance dans de nouveaux projets comme avec Prémices Studio pour lequel elle imagine la DA de formats courts pour des marques de luxe comme Off White ou Marine Serre. Ou bien plus récemment, avec la marque Isabel Marant pour qui elle crée une campagne digitale à travers 6 animations pour Instagram et Facebook. Le digital, ce monde tant fantasmé, et pourtant si opaque, n’a plus de secrets pour la jeune artiste qui n’hésite plus à mélanger les genres. « J’élargis mon champ d’action, je me défais de mes carcans. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment de trouver le langage visuel le plus représentatif d’une marque. À chaque nouveau projet, je me pose toujours la même question : que puis-je apporter de nouveau ? Comment surprendre ? » Aujourd’hui, Marine assure son côté multi-casquette : graphiste, directrice artistique, photographe, vidéaste… Le digital reste pour elle un terrain d’expérimentation et de jeu infini qui se ponctue souvent d’une esthétique du réel qui appelle aux sens, à l’imprimé, à l’organique, comme son travail pour l’agence Such & Such qui représente des marques comme Justine Clenquet ou Amélie Pichard. D’Isabel Marant à Vanessa Schindler, l’univers de Marine Giraudo frappe aux yeux mêlant habilement l’ancien et le moderne. La grâce de la texture, l’élégance de l’imprimé, le cool du old school marié à l’électrique numérique, Marine Giraudo a décidément tout d’une artiste de son temps : une artiste digitale.

Collage d'une silhouette en costume gris portant un sac argenté