Lucile Boiron[FRA]

  • Photographie
  • La chronique
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22.01.2019

Chronique

par JULIETTE MANTELET

Lucile est issue de la célèbre école Louis-Lumière et fut déjà sélectionnée au festival Circulation(s) l’année 2018. L’honnêteté de sa photographie touche profondément ; elle épate par son regard franc posé sur les corps, les êtres, la nature, les migrants. Adepte du gros plan, l’art de Lucile oscille entre beauté et vérité, grâce et disgrâce, comme un poème de Baudelaire.

LES JOLIES FLEURS DU MAL

La question du beau est une interrogation universelle qui a toujours traversé et parcourra encore longtemps les travaux des artistes. Baudelaire fut célèbre pour ses « Fleurs du mal » à travers lesquelles il chercha à extraire la beauté de toutes choses, même du spleen, du temps qui passe ou de l’alcool. Lucile créé des images subtiles, mettant des sujets inesthétiques face à une superbe maîtrise des couleurs. La beauté naît chez elle d’un campement de migrants ou d’une main ensanglantée. Elle aime par-dessus tout photographier : « les corps vulnérables, vieillissants, périssables ». C’est son obsession. Et en faisant le choix de poser son regard sur ces événements perturbants, Lucile les sublime. On retrouve dans ses images le talent de Diane Airbus, capable à partir des marginaux les plus étranges de New York, de composer une galerie de portraits captivants. Ou encore, la magie de Baudelaire qui « extrait la beauté du mal » grâce à ses images et qui donnent ainsi une certaine beauté à une charogne puante.

Par ses splendides gros plans et ses couleurs léchées, Lucile transforme les crapauds en princesses. Elle révèle par ses plans serrés la beauté des corps, leur vulnérabilité, leur fragilité. On capte intimement les regards courageux mais effrayés, la gourmandise effrontée d’une bouche. Ses photos sont des touches de couleurs qui se répondent dans un dialogue coloré. Le rouge des lèvres assorti à celui de la glace ou du jambon ; les plages de couleurs se complètent, le bleu et le jaune de la veste de l’homme font échos à sa tente de fortune. Les couleurs riment dans ses images comme les vers de Baudelaire. On finit par regarder d’abord cette douceur des teintes, la puissance du cadrage avant de comprendre le sujet. En se servant des armes classiques du photographe – composition et couleurs -, Lucile donne à un sujet mal aimé, une nouvelle vision.

LES HÉROS DU QUOTIDIEN

Lucile n’a pas choisi de s’intéresser aux migrants par hasard, en rendant esthétique son sujet, elle ajoute à son art une dimension engagée et offre une leçon de vie. La jeune artiste, dans sa série « Young Adventurers Chasing the Horizons » veut aller à l’encontre de la vision des migrants ancrée dans notre société. Ce ne sont pas cette « masse informe », explique Lucile, ni des victimes ou ces menaces perturbant l’équilibre sociétal. Ce sont des héros d’une aventure contemporaine, les gérants d’une « entreprise remarquable », sorte d’Odyssée d’Homère du 21ème siècle. À travers ce regard de photographe qu’elle leur accorde, elle donne une autre vision de ces hommes courageux dans la volonté de transformer l’imaginaire collectif, loin des préjugés, à la manière de Diane Airbus et de ses « freaks » touchants de fragilité. Lucile les regarde en face et livre ainsi des photos où le beau jaillit là où la douleur prédomine pourtant,  et où les héros sont bien différents de ceux que l’on veut nous faire admirer sans cesse.