Les petits papiers[FRA]

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08.11.2021

Chronique

par Julie Le Minor

Grandeur et décadence des “petits” papiers.

Déconcertant de simplicité, il est à la fois contenant et contenu, médium et support. Essence et finalité. Froissé, découpé, déchiré, plié, collé, il est ce morceau périssable et infini qui, bien souvent, se termine en simple déchet.

En novembre sur Tafmag, vous l’aurez compris, on s’intéresse à une matière millénaire, aussi futile que précieuse, le papier.

D’origine végétale, le papier règne toujours en maître dans nos sociétés digitalisées. Éphémère, on pense à tort qu’il est éternel. Indispensable, on se plie tous les jours à ses quatre volontés. Et pour cause.

Des supermarchés aux galeries d’art, des kiosques à journaux aux plus grands musées, le papier s’impose et s’expose partout, tel des trophées, que l’on oublie souvent de regarder.

Utilitaire ou artistique, depuis plus de deux milles ans, il constitue ce moyen d’expression sans pareil, cet acteur essentiel de la création. Celui sur lequel on inscrit, on écrit, on dessine; celui que l’on transforme et sculpte jusqu’aux aux confins de l’imagination.

Support d’art mineurs autant que majeurs, le papier manie à la perfection l’art des contradictions. Les mots, les traits, les plis. Ces petites choses qui font des grandes. « Ce truc qu’on croise et qu’on ne regarde pas » comme Le Poinçonneur des Lilas.

Venu de Chine, le papier est cette matière à idées protéiformes, ce trait d’union entre philosophes, historiens, scientifiques, écrivains et plasticiens. Entre Botticelli, Victor Hugo, Matisse et Ai Weiwei dont les cerfs-volants de son pays ont inspiré ses animaux fantastiques en papier de soie exposés au Bon Marché en 2016.

Le papier, c’est cet origami poétique et évanescent, cette revue Les Temps Modernes où Giacometti fait ses esquisses, ce collage anachronique qui invente un nouveau langage et brouille les temporalités et dont le premier instigateur n’est autre que Pablo Picasso et sa Nature Morte à la chaise cannée.

Le papier, c’est « le poids des mots, le choc des images » pour paraphraser le slogan de Paris Match. C’est l’intelligence et l’ironie, la critique et l’esthétique alliée dans un même support qui in fine devient œuvre lui-même.

Il y a les papiers découpés de Matisse, les papiers collés des Cubistes et le papier perforé et brûlé des Nouveaux Réalistes. Il y a les collages désopilants de Hannah Höch et ceux postmodernes et engagés de Barbara Kruger avec son célèbre Untitled : Your Body Is a Battleground en faveur de l’avortement, le 9 avril 1989 à Washington.

Mis bout à bout, ces papiers sont les fragments d’une époque, le reflet d’un Zeitgeist. Des fragments de réalité comme un recyclage poétique de nos existence dont on ne saurait plus se passer. Alors, protégeons-les.

 

Oeuvre d’illustration © Klawe Rzeczy, « Pismo »