L’ÈRE DU CREW [5/5] • Maxence Voiseux[FRA]

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17.02.2021

Interview

par Julie Le Minor

Maxence Voiseux, filmer une autre vie

À l’occasion du dossier du mois sur l’ère du crew, Tafmag s’est entretenu avec le réalisateur Maxence Voiseux dont le dernier court-métrage Tu seras un ultra, extrait de la série « Tribunes Libres » sur Arte, vient d’être sélectionné au Festival du Court de Clermont-Ferrand.

Stade de foot vu de nuit éclairé par le pleine lune

dur, ENGAGÉ MAIS PAS ENRAGÉ

« Sois dur, sans jamais être en rage. Alors, tu seras un ultra mon fils. Tu seras un ultra ». Récit intime, miroir social, dans son film, Maxence Voiseux dresse le portrait en creux d’un jeune ultra, oscillant entre le devoir d’engagement transmis par son père et la volonté de ne pas reproduire la même destinée. À travers ce récit singulier raconté à la première personne par une voix off puissante, les images défilent. Des stades, des matchs, des supporters, des mains, des accolades, des sourires, des cris, des groupes. À l’image, le pluriel l’emporte sur le singulier, tandis que les paroles du jeune homme nous font traverser des années de vie, de passion et de combats. Des années d’engagement où les ultras, aux marges de la société, adhèrent à une idéologie qui l’emporte peu à peu sur leur quotidien et leur vie de famille.

Pendant plusieurs mois, Maxence a tenté de pénétrer l’univers très fermé des ultras de l’Olympique Lyonnais. « Ils sont un peu craintifs. Ils ont été beaucoup vilipendés et caricaturés par les médias mainstream. Cinéaste ou journaliste, ils ne font pas la différence. C’était compliqué de les atteindre, de discuter avec eux. Durant des mois, je me suis pris beaucoup de refus. Puis une ultra m’a finalement intégré au groupe, elle m’a ouvert les portes de ce monde ». Après une dizaine d’entretiens, Maxence comprend que ce film ne ressemblera pas aux autres. Les ultras ne se laissent pas facilement filmer, ou bien il faut les flouter. Le réalisateur réfléchit alors à une autre manière d’écrire ce film. Il souhaite expérimenter. « J’avais envie d’essayer quelque chose de nouveau. Je voulais faire un film-essai, assez libre dans la forme ». Maxence décide donc de réécrire une voix off en s’inspirant des différents entretiens qu’il a pu avoir avec les ultras des Kops Lyon 1950 et des Bad Gones. À la croisée du documentaire et d’une écriture expérimentant le réel, il en résulte un récit poignant et poétique où se mêlent l’intime et le social, l’individu et le groupe.

foule de supporter avec fumigenes rouge en fond

une forme de clique sociale

Dans ce film, toute la dramaturgie du football se dévoile à travers les rituels des Ultras. Fumigènes, cris, marée humaine. Pourtant, le sport qui les unit devient aussi un prétexte. Plus que les matchs et les joueurs, c’est l’attachement à une identité et à un groupe qui s’est dévoilé à Maxence au cours de ses rencontres et de ses entretiens avec les fans de l’Olympique Lyonnais. « Les ultras appartiennent pour la plupart à une couche sociale populaire, voire défavorisée, explique Maxence. Ils vivent généralement dans des quartiers flingués, ils sont souvent marginalisés. Le stade devient alors un lieu de ralliement et de sociabilité. Chaque semaine, les ultras s’échappent de leur quotidien pour se retrouver dans ces espaces de vie et de partage ». De Bordeaux à Lorient, les supporters voyagent en bande, généralement en bus. Ces déplacements sont aussi l’occasion de discuter en dehors des cris et de l’agitation des stades. « Finalement, c’est une forme de clique sociale ».

Des ultras, on connaît généralement leur passion, leur fougue, leur engagement mais aussi leur violence. « Si cette violence est réelle, exacerbée même chez certains, elle est aussi souvent maîtrisée », souligne Maxence. Les plus vindicatifs, comme le père du héros dans le film, sont bannis du stade, souvent à raison, mais parfois aussi à tort. « Les violences policières, on connaît ça depuis 10 ans », confessent-ils à Maxence. La série Arte « Tribunes Libres » qui leur est consacrée souhaite ainsi montrer les nuances et aspérités de cette « sous-culture » mise au ban de la société. « Le mouvement ultra peut apparaître comme un rempart contre le cynisme, l’hypocrisie et la cupidité, souligne le journaliste Philippe Auclair sur Eurosport. Même ses excès sont – parfois – un garant de sa sincérité ».

Extrait de Tu seras un ultra mon fils montrant un policier

Le collectif crée l’engagement

S’ils se disent apolitiques face au réalisateur, la réalité semble aussi tout autre. « On retrouve des similarités très fortes entre les ultras et les Gilets Jaunes. Tous défendent une certaine restitution de la parole populaire. Trop souvent marginalisés, ils veulent être vus et entendus. Pourtant, quand les violences des Gilets Jaunes ont commencé à Lyon et que certains lieux historiques ont été détériorés, les ultras se sont effacés des manifestations pour défendre leur ville ». Il semble donc y avoir un rapport viscéral entre les Ultras et leur patrimoine. « Il existe tout un corpus historique, culturel, linguistique et même gastronomique autour des ultras que l’on oublie trop souvent », poursuit Maxence.

Au cours des différents épisodes de la série Arte, on comprend finalement ce qui fait le ciment des ultras, leur esprit de groupe et de communion. Cette idée de filiation qui unit ses membres comme une même famille. Ce sentiment unique et euphorisant de partager une expérience hors du commun. Aujourd’hui pourtant, les stades sont fermés. Il n’y a plus de déplacements, plus de fêtes, plus de débordements non plus. À Lyon, même lorsqu’une jauge de 1000 supporters était autorisée dans le stade, aucun n’y est allé. « On ne peut pas choisir donc personne n’y va », résume un ultra. « Certains ne suivent même plus la saison. Le collectif crée l’engagement, la passion ultra », conclut le réalisateur qui travaille actuellement à une suite, un projet de long-métrage. Dans « Tu seras ultra », comme dans ses autres films, Maxence a donc fait le choix de suivre d’autres vies, d’autres voix. En leur donnant la parole, en mettant en lumière ces existences que l’on ne veut pas voir, il devient une forme de médiateur du réel, un cinéaste du vrai à la recherche du graal de tout artiste : l’authenticité.

Extrais de Tu seras un ultra mon fils, batiment en brique vu de nuit

 

Après avoir tourné deux documentaires et une fiction dans l’Artois, sa terre de cœur, Maxence Voiseux prépare actuellement une nouvelle fiction « Elle est des nôtres » qui sortira au printemps prochain. « Tu seras un ultra » à visionner juste ici !

affiche du cout metrage tu seras un ultra mon fils de maxence voiseaux

Portrait de Maxence Voiseaux

Maxence Voiseux