Le retour du Djeddah[SAU]

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06.12.2022

Chronique

par Benjamin Cazeaux-Entremont

Ou comment je me suis retrouvé face à la Force de la scène artistique émergente Saoudienne.

Tout au long du mois de décembre, Tafmag vous fait découvrir une sélection d’artistes et créateurs saoudiens que l’on a eu l’opportunité de rencontrer chez eux, à Djeddah.

La force du Destin

De nos jours le destin ne frappe plus aux portes. Il sonne sur l’une de nos deux fesses sans plus s’emmerder à faire suivre son DING d’un DONG. La sonnette de ma porte est désormais à l’entrée de mon être, juste-là, accrochée à la poche de mon Jean ; celle qui tapisse ma fesse. Il y’a peu, alors que je me trouve au milieu de mon verger Grec en plein coeur de l’île de Naxos, heureux de respirer le zest d’un citron plutôt que Paris et sa pollution, je déverrouille mon téléphone et laisse pénétrer le monde extérieur au cœur même de ce que j’avais conçu comme une planque, une cachette secrète. Mais soyons honnêtes, cette abolition de distance et de pudeur entre soi et l’extérieur offre parfois d’agréables surprises ; comme celle que je lis ce jour-là sur l’écran de mon smartphone, à l’ombre de Balthazar, mon plus vieil oranger : « Que dirais-tu de partir à Djeddah à l’occasion de la seconde édition du Red Sea Film Festival, un évènement crée pour enrichir la production cinématographique indépendante Saoudienne et internationale ? Je te laisse me dire. À vite ! »

Je relis attentivement, relève les yeux, et réalise que les mots destin et destinataire ont comme un air de famille. La rédac‘ de Tafmag ne manque décidément pas d’audace en voulant dépêcher pour une première collaboration un écrivain en exil sur son île ; de surcroît pour couvrir un festival de cinéma en terre saoudienne, dont il est à cet instant persuadé que les salles obscures ont défense d’y voir le jour. Je temporise, fais un détour, consulte l’internet et constate avec surprise que le Royaume des Salman mise désormais sur le septième art pour diversifier son économie. Un vrai travail d’investigation. Je me prends au jeu et interroge le Mag’ sur les conditions de voyage, au cas où Benjamin aurait été un prénom trop récurrent au sein de son répertoire pour que je sois le véritable destinataire de sa proposition. La Rédac se veut rassurante. Le Destin m’a bel et bien choisi. Je me prends à y croire. La mission : rencontrer la scène artistique locale. Partir renifler la jeune création pour en dresser le portrait.

Djeddah – Cinéma – Artistes – Portraits. Je trouve l’intitulé osé, l’énoncée alambiqué, un peu comme un sujet de philo qui donne envie de quitter la salle, avant qu’une intuition confuse mais impérieuse donne envie de s’y pencher. Adossé au tronc centenaire de Balthazar, je regarde la cime des cyprès s’élever comme des minarets au-dessus de la vallée. « Aucun doute vieil arbre, l’exil prend fin ici – l’aventure commence là-bas ». Plus que de frapper à ma porte, Tafmag venait de m’ouvrir en grand celle de l’Arabie.

Un homme à vélo à Djeddah devant des immeubles blanc avec en premier plan un homme prtant un qamis

Arrivée en terre d’Arabie

Les deux pieds posés sur le sol de cette lointaine contrée, voilà que j’étais projeté deux heures dans l’avenir, déjà pressé de ne perdre aucune minute de ces trois jours aux bords de la mer Rouge. D’un pas décidé je franchissais la douane avec la ferme intention de faire de ce monde extérieur au mien, de cet inconnu lointain, une petite part de mon identité ; une identité forgée dans celles de ces étrangers que je m’apprêtais à croiser, dans celles de ces artistes que je m’apprêtais à rencontrer. Dans le hall d’arrivée de l’aéroport, je constate que la noblesse de l’humanité dispose d’un large dressing. Le Qamis, l’habit traditionnel des Saoudiens, ressuscite chez moi l’imaginaire littéraire de mon enfance : celui de batailles à cheval sous des éclats de lumières agitées par des pointes d’épées, les Apple Watch et la clim’ à 18 degrés en moins.

Dans le taxi, je découvre que les pointes brandies dans le ciel sont toujours faites d’aciers, mais qu’aujourd’hui le soleil heurte les tours de verre plusieurs centaines de mètres au-dessus du sable. D’autres batailles se jouent dans ce désert qui accueille désormais une modernité opulente, spectaculaire et parfois même un peu effrayante. Dans une pétromonarchie rien d’étonnant à ce que la voiture soit Reine. Se plaindre du temps que l’on y passe est une révolte vaine. Les autoroutes innombrables font de Djeddah un univers en extension reliant des milliers de quartiers qui, sous l’effet d’une force aussi naturelle que le pétrole, s’éloignent inévitablement les uns des autres. Et parce que la modernité, où qu’elle se trouve, est synonyme de paradoxe, c’est le phénomène inverse que j’ai pu observer dans le tissu artistique local.

Les liens s’y resserrent. Les individualités créatives, autrefois isolées par les restrictions et dénigrées par la tradition, se retrouvent et se regroupent à la faveur de l’ouverture récente de leur pays. Une autre Force est en marche. Le désert a soif de culture et le Royaume n’hésite plus à abreuver ceux qui, sans l’avoir attendu, avaient commencé à creuser d’autres puits que ceux qui en font sa richesse. Les institutions muséales, les foires et les résidences artistiques, les départements universitaires ou les partenariats étrangers fleurissent à travers le pays avec pour objectif de doter la jeunesse d’un accès direct et non entravé – ou presque – aux Arts ainsi qu’aux moyens de les pratiquer. À l’image de ces artistes que j’ai eu la chance de rencontrer et d’interviewer pour en faire des portraits à paraître tout au long du mois de décembre sur Tafmag ; comme la réalisatrice Mahaa Al Saati, biberonnée à la pop-culture des années 90’ et à l’univers visuel de l’époque faste d’MTV, qui présentait en sélection officielle du Red Sea Film Festival son quatrième court-métrage, VHS Tape Replaced. Ou bien Filwa Nazer qui interroge les liens entre l’habitat et l’habit au travers de sculptures textiles designées comme des pièces de maison. Ou bien encore comme les frères, Turki et Abdulrahman Gazzaz, duo d’architectes/designers en quête du meilleur compromis possible entre les espaces privés et publiques, entre le besoin d’intimité de chaque individu et l’absolu nécessité de pouvoir se retrouver pour échanger, délibérer, résoudre et faire émerger… Car à Djeddah, je n’ai pas seulement découvert des artistes émergents – à Djeddah, j’ai assisté à l’émergence d’une culture de l’Art.

Banc en acier à moitié plié devant une voiture blanche à djeddah

Et quand l’Art ouvre ses portes…

Il semblerait au final que toute cette ouverture ne soit qu’un juste retour des choses. Un détour que le Destin a fait prendre à cette ville ; comme ce jeu dont lui seul a le secret et qui invite parfois les choses à tourner sur elle-même, l’Histoire à se répéter ou bien les villes à renaître. Certaines portes sont construites pour ne jamais être fermées ; comme cette immense porte en pierre qui marque l’entrée d’Al-Balad, la ville historique de Djeddah qui, des siècles durant, fut traversée par des musulmans venus des sept mers et des quatre coins du globes pour converger vers la Mecque. Et si Djeddah a toujours été un carrefour cultuel, elle n’en a jamais moins été un centre culturel important. Le Red Sea Film Festival n’était qu’un prétexte parmi d’autres pour accueillir le monde chez soi. Comme autrefois. Comme depuis toujours. En rejoignant la porte B42 pour monter dans l’avion qui me ramène à Paris, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est bon de laisser sa porte ouverte.

Immeubles de différentes tailles et couleurs dans le centre de Djeddah

Retrouvez tout au long du mois de décembre nos meilleures rencontres d’artistes et de créateurs saoudiens.