LAURIE DARMON[FRA]

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05.09.2022

Chronique

par Julie Le Minor

Dans le salon de Laurie Darmon

Pour ce premier huis clos créatif, la chanteuse et artiste Laurie Darmon nous ouvre les portes de son appartement-studio dans le 11e arrondissement de Paris. Confidences sur canapé d’une âme sensible à l’aura lumineuse et au charme d’un autre temps.

Il était une fois Laurie Darmon. Il était une fois un immeuble parisien niché au cœur du 11e arrondissement de Paris dans une rue animée de commerces, de bruits et de passants. Après avoir monté les étages d’un hall aux murs lilas, comme tout droit sorti d’un film de Wes Anderson, Laurie nous accueille chaleureusement chez elle dans une longue robe verte près du corps qui fait ressortir ses yeux clairs et pétillants. La jeune artiste, qui vit ici depuis trois ans et a grandi dans le 92, confesse s’émerveiller encore chaque matin de cet appartement idéalement situé au-dessus d’un tabac, d’une boulangerie et d’un café. « J’ai l’impression d’être à côté de tout, c’est très agréable », confie-t-elle d’une voix douce et posée. L’entretien peut commencer.

Par cet après-midi caniculaire, le soleil tambourine aux fenêtres et le murmure de la ville se répand jusqu’à nous dans un lointain et joyeux brouhaha. Confortablement installée dans un canapé assorti à sa robe, Laurie s’ouvre comme une fleur au printemps et nous invite à prendre place dans ce nid qu’elle a créé, à la fois studio, lieu de vie, de fête et de sociabilité. « Il y a toujours beaucoup de monde ici. C’est là que je travaille et que j’enregistre mes albums, mais j’organise aussi beaucoup de soirées où se mêlent des créatifs de tous horizons. C’est un lieu très vivant. Souvent, les gens se croisent entre deux rendez-vous, se rencontrent lors d’apéro et parfois des collaborations se nouent, des amitiés se créent. J’aime l’émulation qui y règne ».

Si Laurie aime être entourée, elle confie aussi avoir besoin de moment de solitude dans la journée pour penser, écrire, chanter. Le matin, surtout. La jeune femme est une lève-tôt mais aussi une couche-tard. Quelques heures de sommeil lui suffisent : « Je me réveille vers 5h30 naturellement tous les matins. Je crois que je dois avoir un petit côté hyperactif ou insomniaque », confie-t-elle en riant. « Le matin reste un moment hors du temps. J’adore me faire mon petit-déjeuner, ouvrir la fenêtre quand il n’y a encore personne dehors. J’ai l’impression que tout est possible. Le ciel, la rue, le silence, tout me nourrit ».

Le monde est à toi

Dans son appartement cozy baigné de lumière, la cuisine s’ouvre sur le salon comme une invitation à l’échange et à la discussion. Les guitares de Laurie sont posées à même le sol et son piano trône à côté du canapé dans le studio qu’elle a créé. La chanteuse et musicienne a déjà publié deux albums et préparent actuellement le prochain. « Chaque album que j’ai sorti correspond à des grands moments de gestation ou de renaissance ». Dans ses chansons comme dans cet entretien, Laurie se confie en effet sans pudeur sur l’anorexie mentale qu’elle a subie de ses 17 à ses 27 ans. « Je ne pouvais pas prendre de place physiquement tant que je ne prenais pas de place dans le monde », explique-t-elle avec douceur. « Je ne parvenais pas encore à devenir la femme que je devais être, celle que je voulais être ». Comme souvent dans la vie d’un artiste, il lui a fallu du temps pour suivre cette voie.

C’est en lisant pour la première fois Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone De Beauvoir que la jeune femme a une révélation et prend conscience qu’une autre vie est possible loin du schéma traditionnel inculqué par son milieu où il est bon de suivre des études afin de s’assurer un « métier de sécurité ». Laurie n’a que 15 ans mais cette voie toute tracée ne semble déjà pas pour elle. « Je me suis tellement identifié au récit, c’était si intense que je l’ai lu en trois ans. Dès que je le reprenais, j’avais l’impression que le livre décrivait exactement ce que j’étais en train de vivre. C’était comme un éveil à la vie intérieure » Mais préférant taire cette petite voix en elle, Laurie décide de suivre des études de droit avant de comprendre finalement que ce chemin ne sera pas le sien. À 22 ans, Laurie a une révélation : ce sera la musique.

Exploration et rédemption

Malgré des débuts prometteurs et un premier album adoubé par la critique, la jeune femme se cherche encore. Il faudra donc attendre ses 27 ans, « un âge symbolique et tragique à la fois », explique-t-elle dans un sourire, « celui où tous les artistes se sont suicidés », pour qu’elle ait un déclic et décide de tout quitter : sa maison de disque, son manager et le garçon avec qui elle était depuis six ans. « Je me disais qu’en me mettant en danger, je pourrai donner une véritable direction à ma vie ». Pari réussi, Laurie s’aventure dans l’existence avec la fougue et le désir de ceux qui ont trop attendu avant d’y goûter. « J’ai ressenti une incroyable légèreté de vivre. J’ai fait tomber beaucoup de barrières qui m’avaient structuré et que je m’étais moi-même imposées, notamment des conventions sociales sur les relations, le couple, le désir féminin… J’ai décidé de me laisser aller. Cette exploration de moi a été rédemptrice ».

Son second album aura donc pour thème : le désir. La libération du corps et du sexe sont de véritables moteurs dans sa renaissance et à ce sujet, Laurie n’est pas langue de bois. « C’est un disque qui a été bien reçu mais qui a été assez controversé. J’ai eu beaucoup de remarques sexistes du genre : ‘C’est très frivole’ ou encore ‘Si elle se sape comme ça, elle ne pourra pas monter sur scène’. C’était très étonnant surtout quand tu vois ce que font les chanteuses de rap US ». Quand une affiche de concert arty où elle écarte les jambes déclenche une vague de commentaires haineux, la jeune femme ne se démonte pas et publie une tribune sur Cheek intitulée : « Qu’en dira-t-on si j’écarte les jambes sur l’affiche de mon concert ? »

Une main de fer dans un gant de velours

Car derrière la douceur de Laurie se cache une volonté d’acier. Entre une séance de vélo et de pilate, la jeune femme commence ses mails à 7h du matin et confie en riant en avoir surpris plus d’un de ces envois matinaux. Cette année, elle s’est lancée dans deux projets de taille. Un spectacle inédit d’abord, « Corps à coeur » au Grand Rex durant lequel des personnalités de tous horizons se sont confiées sur leur rapport au corps et l’acceptation de soi. Du créateur de mode Charles de Vilmorin à la chanteuse Louane, tous ont eu carte blanche pour s’exprimer sur scène sur ce sujet sensible et personnel. « Avec ce projet, je souhaite montrer une autre idée de la beauté loin des idéaux, diktats et normes que l’on nous assène chaque jour afin d’éviter aux jeunes de développer des complexes et les aider à se sentir mieux. Cela permet aussi aux artistes de se libérer d’une certaine injonction à la perfection ».

Parallèlement, Laurie lance le podcast « L’exil » qui fait écho à son histoire familiale et à l’arrivée de ses grands-parents égyptiens en France dont elle fait le récit dans une chanson éponyme. « Avant, je disais simplement que j’étais d’origine tunisienne et égyptienne sans véritablement en chercher le sens. Puis à 25 ans, j’ai décidé de questionner ma grand-mère sur cet épisode encore douloureux et tabou. J’ai écrit une chanson que j’ai toujours voulu entourer d’un projet plus conséquent ». Ce sera donc un podcast dans lequel Laurie convie des personnalités françaises emblématiques à se confier sur leur héritage métissé. « Je voulais faire prendre conscience aux français que s’ils admirent autant ces personnes là, c’est aussi grâce à cet héritage protéiforme et singulier à la fois », explique-t-elle. Félix Moati, Marina Foïs, Gad Elmaleh, Ibrahim Maalouf, tous se prêtent au jeu et racontent leur histoire. « Félix est venu ici pour que je lui parle du projet et finalement, en plein milieu de l’apéro, il m’a dit : ‘Viens, on le fait maintenant’ », se souvient-elle, amusée.

Entre la poursuite de tous ses projets, Laurie confie être aux prémices de la réalisation de son prochain album. Quand on lui demande quel en sera le thème, elle répond dans un sourire que c’est encore trop tôt pour le dévoiler. Après la recherche de soi, l’exil et le désir, et à la voir rayonnante dans son salon, on imagine un album sur la sérénité et la joie de s’être trouvée.