La Frontière [1/6]

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12.10.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

La Frontière, de l’Homme à l’Art

Difficile à l’heure de la crise internationale de la covid 19 de parler d’un sujet plus d’actualité : la frontière. Le virus qui, lui, n’a pas de frontière, se répand sans limite dans le monde entier et est preuve de la porosité de nos frontières artificielles.

Les frontières comme constructions de l’Homme sont mouvantes. Elles s’ouvrent et se ferment selon les actualités. On cherche tantôt à les renforcer, tantôt à les dépasser. Elles font tant parler d’elles mais ne sont en fait qu’un espace géographique imaginaire entre deux zones. Je me souviens de mon passage à pied de la frontière entre Israël et Jordanie. Deux pays si proches, à la géographie similaire, que l’on a séparés au milieu du désert par une frontière de barbelés et quelques préfabriqués gardés par des hommes armés. La mer Morte, à quelques kilomètres de là, elle, continuait de s’écouler librement. Alors, qu’est-ce qu’une frontière ?

Marvin Bonheur frontière grillage banlieue

© Marvin Bonheur

NAISSANCE D’une frontière

La frontière en tant que « limite qui définit un territoire et le sépare d’un autre », est une invention de l’Homme, édifiée et définie par sa main. Bien sûr, avant existaient déjà des frontières naturelles, océans ou montagnes. Depuis leur création, les frontières de l’Homme servent à assurer sa domination, à marquer son territoire et surtout, à se protéger de l’autre. Notre passé est fait de frontières qui se déplacent, d’Empires qui s’agrandissent et empiètent sur d’autres, de quête de pouvoir, de colonisateurs et de colonisés. C’est d’abord bien sûr l’Empire Romain qui a transformé le monde. 70 millions d’habitants entre la Grande Bretagne et la Perse. C’est le premier Empire à avoir imaginé des frontières, appelées les limes, un système de fortifications destinées à marquer ses limites, et surtout à le protéger des peuples barbares. Dès cette première apparition, la frontière représente une séparation entre un peuple considéré comme civilisé face aux dominés.

Depuis, notre monde a gardé la trace de ces frontières d’un temps, vestiges d’anciens conflits à des milliers de kilomètres de distance. Le mur d’Hadrien en Grande-Bretagne, la Grande muraille de Chine, le tristement célèbre mur de Berlin qui a séparé un même peuple pour des questions idéologiques. Nos frontières actuelles sont le fruit de guerres nombreuses et de calculs stratégiques. Et au Moyen-Orient, territoire à la diversité culturelle, ethnique, religieuse et linguistique explosive, où les frontières ont été imposées par les puissances coloniales sans égard aux populations, les combats font encore rage. C’est par exemple l’Irak envahi et ravagé par les Américains chassant Saddam Hussein. Attaqué et envahi ensuite par Daech. L’Irak des photographies de Charles Thiefaine. On garde en tête ces mots de l’artiste : « Ébranlés par la guerre et les revirements politiques, les territoires se transforment. Les paysages sont impactés. Les frontières se meuvent ». C’est l’exemple du Kurdistan irakien, cette région autonome au nord de l’Irak, si différente des autres pays de la région, Syrie, Turquie, Iran, avec sa langue, son drapeau et son hymne national.

Irak guerre démolition

© Charles Thiefaine

Aujourd’hui, on compte plus de 250 000km de frontières internationales terrestres. Autour de ces frontières, à peu près définies, s’exercent toujours des mouvements paradoxaux et complexes d’ouverture et de fermeture. Si certains luttent pour la démocratie, symbolisée par la fin des séparations, d’autres luttent pour la protection. Une frontière en 2020, c’est aussi bien celle de l’Europe et de l’espace Schengen, qui favorise la circulation des personnes et des biens, que le mur tant voulu par Donald Trump entre le Mexique et les États-Unis pour limiter l’arrivée de migrants clandestins sur le territoire américain ou la frontière entre les deux Corées, littéralement entre deux mondes, où se sont encore échangés des tirs en mai dernier. Aujourd’hui, deux mouvements s’affrontent. Certains rêvent, comme le chante Yannick Noah, d’un « monde où les frontières ne diviseraient pas ». Tiken Jah somme avec Soprano d’ouvrir les frontières. C’est l’espoir d’un monde global, unifié, apaisé, rendu possible par les réseaux sociaux et la facilité de traverser désormais la planète en quelques heures seulement. Mais dans d’autres pays, c’est le retour de la peur de l’autre face aux migrations nouvelles entraînées par d’autres guerres, ou par les changements climatiques dramatiques. L’actualité autour des frontières est fascinante et révélatrice.

LE TEMPS DES Frontières POREUSES

Plus il y a ouverture et mondialisation, et plus certains tendent au repli sur soi. Même la pandémie actuelle agit sur la réflexion. L’espace Schengen « s’est claquemuré », raconte un épisode de l’émission d’Arte 28 minutes consacrée justement à ce retour des frontières. Même son de cloche sur Slate : « On les avait oubliées, on les pensait définitivement disparues et pourtant elles ont fait leur grand retour cette année. Depuis le début de la crise du coronavirus en Europe, les frontières sont redevenues réelles ». Des fermetures rassurantes aux yeux des habitants, peut-être, mais dangereuses pour l’avenir de l’espace Schengen dans une époque où les partis populistes prennent de plus en plus d’importance, comme en Hongrie, en Italie ou encore en Autriche. Certains pourraient donc profiter de cette crise pour revoir leur copie. Face au danger, c’est le chacun pour soi qui reprend le dessus et la liberté de circuler est vite oubliée.

« Le voyage, c’est justement l’excitation de traverser des frontières pour aller vers une nouvelle culture »

Pourtant, il y a eu 1,5 milliard de déplacements « de loisir » dans le monde en 2019, contre 270 millions quarante ans plus tôt. Une augmentation frappante rendue possible notamment grâce au développement du voyage  low coast. Pour le photographe Raphaël de Casablanca, le voyage « est nécessaire parce qu’il ouvre l’esprit. Sans le voyage, on cultive les a priori » écrit-il dans Géo Magazine. Notre génération qui se veut citoyenne du monde, plus que jamais auparavant souhaite abolir les frontières par le voyage, les dépasser, et ressentir cette liberté profonde, cette immensité à sa portée. Le voyage, le fleuron de cette génération de globe-trotters, de blogueurs, de digital nomades qui pousse à aller découvrir les territoires du bout du monde. Le voyage, c’est justement « l’excitation de traverser des frontières pour aller vers une nouvelle culture, de nouveaux sujets » pour l’artiste Tiffany Bouelle, dont le portrait illustrera ce dossier. Le voyage participe à unifier le monde. Les réseaux aussi abolissent les frontières à leur manière. On voyage par procuration, on suit la vie d’autrui à l’autre bout du monde, les tendances comme les mouvements militants traversent la planète en quelques secondes. À l’image de ces carrés noirs partagés par des utilisateurs du monde entier en signe de soutien du mouvement #BlackLivesMatter ou des huit milliards de vidéos avec ce hashtag vues sur TikTok.

Mais l’être humain est paradoxal. Il part découvrir l’autre partout dans le monde et refuse de l’accueillir chez lui. Alors que les traités de libre-échange se multiplient, qu’Internet rapproche le monde dans une solidarité globalisée, le nombre de murs ne cesse d’augmenter. Il y avait 70 murs sur la planète en 2018, plus que pendant la Guerre Froide. On réaffirme les frontières nationales face à la crise migratoire. On rétablit des barrières pour pouvoir contrôler les entrées. Et jusqu’au sein de l’Union Européenne, avec, par exemple, le mur de Calais anti-migrants. « Les marchandises circulent de plus en plus librement, les capitaux ne rencontrent plus aucune entrave ; mais les humains sont, eux, de plus en plus contrôlés et leur circulation empêchée » expliquait le philosophe Etienne Tassin. Les murs représentent une réponse qui n’en est pas vraiment une puisqu’avec le réchauffement climatique, les migrations ne vont faire qu’augmenter et les territoires vont encore être modifiés par la montée des eaux et les inondations. On parle de 143 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050. Ces murs ne feront que déplacer les flux migratoires. L’Homme déterminé à changer de vie traversera des montagnes ou même l’enfer quitte à y perdre la vie.

Nathalie Déposé frontière espagnole souvenirs traversée

© Nathalie Déposé

L’ART ET LA Frontière

C’est cette traversée des frontières à tout prix dans l’espoir d’une vie meilleure que retracera pour nous la photographe Nathalie Déposé, en nous livrant le récit de la traversée de la frontière espagnole par son grand-père dans les années 1930. Quand on passe une frontière on change, on se transforme. L’Homme a élevé ces frontières matérielles, mais il a aussi toujours cherché à les dépasser, les franchir. Ce qui a donné lieu à des récits de traversée, des œuvres d’art. La frontière est devenue un sujet. Et même un support, avec ces artistes qui s’emparent des murs frontaliers pour créer et tenter de les faire disparaître. Avec les couleurs des tags à Berlin ou à Belfast, pour gommer la violence d’un mur en pleine ville et garder les traces du passé pour ne pas oublier, ne pas recommencer. Une partie du mur de Berlin est même aujourd’hui devenue l’East Side Gallery. D’autres investissent des frontières plus récentes pour exprimer leur désaccord, marquer l’absurdité de ces barrières encore debout. C’était l’objectif de JR avec son installation Kikito, à la frontière entre Mexique et États-Unis.

Kikito frontière art frontalier Mexique USA

© JR

L’art est toujours le témoin des changements sociétaux, des complexités d’une époque. Ce que nous tentons de montrer chaque mois avec nos dossiers thématiques sur Tafmag. Dans le milieu artistique aussi il s’est opéré un mouvement d’ouverture, vers plus de liberté, d’accessibilité. L’art a longtemps été réservé à une élite intellectuelle, celle qui pouvait se rendre dans les foires, les musées, qui osaient entrer dans les galeries. L’art était hermétique pour celui n’avait pas les clefs. Puis l’art s’est ouvert. Avec un mouvement comme le Pop Art, plus populaire, jouant avec les objets du quotidien, boites de conserve et assiette de frites, ou le street-art qui a amené l’art jusque dans la rue.

Après avoir appris pendant des années à dérouler la succession des mouvements artistiques et à mettre chaque œuvre dans une case, l’art contemporain vient tout remettre en question. Aujourd’hui « tout est art ». Catherine Millet, fondatrice de la revue Art press, explique : « Le champ artistique s’est étendu et s’est ouvert dans toutes sortes de directions. Les frontières de la création n’ont cessé d’être repoussées ». Et ainsi, l’art a pris une nouvelle définition, plus uniquement celle d’une toile bien rangée sagement dans un musée. Un artiste comme Keith Haring a d’abord été repéré dans les rues de New York, avant d’intégrer le marché de l’art et d’être vendu à des sommes astronomiques. L’art a franchi des paliers en s’emparant des nouvelles technologiques avec la vidéo par exemple et des codes plus populaires.

L’inspiration dépasse la géolocalisation et les fuseaux horaires

L’art dépasse désormais les limites des pratiques et des formats après avoir toujours rayonné au-delà des frontières géographiques. Les artistes sont nombreux à avoir quitté leur pays natal pour voyager et venir s’installer ailleurs, en quête de nouveaux sujets, d’inspirations renouvelées. David Hockney a quitté l’Angleterre pour vivre des années sous le soleil de Californie où il fut prolifique, avant de s’installer récemment en Normandie, charmé par la gastronomie et la vie à la française. On peut aussi parler de Van Gogh qui quitta les Pays-Bas pour la Belgique puis la France, où il peignit ses tournesols et tant d’autres chefs d’œuvres. Ou Gauguin qui s’est exilé à Tahiti. Charles Thiefaine évolue lui, entre Paris et l’Irak. Julien Lischka rêve de Los Angeles. Et ainsi, les cultures se mélangent et s’enrichissent. Un phénomène renforcé aujourd’hui avec Internet. Sur Tafmag, nous présentons à nos lecteurs depuis 7 ans des artistes du monde entier que nous découvrons sur les réseaux et avec qui nous échangeons par mails ou au téléphone. L’inspiration dépasse la géolocalisation et les fuseaux horaires.

Tiffany Bouelle portrait art sur visage

© Tiffany Bouelle

L’art est multiple, mouvant, insaisissable au même titre que la frontière. Les artistes dont on va vous parler ce mois-ci travaillent tous à leur manière autour de cette notion, qu’il s’agisse de la frontière du photographe Marvin Bonheur qui étudie la vie entre banlieue et capitale, la frontière du photoreporter Charles Thiefaine entre deux pays en guerre, la frontière pour changer de vie qui fera l’objet du récit de Nathalie Déposé, ou de la frontière de l’art qui se franchit dans ses techniques, comme Tiffany Bouelle, qui peint aussi bien sur la toile que sur un vase ou sur les corps. Qui danse, filme, photographie. Et dont l’art peut s’acheter aussi bien dans les magasins de déco comme dans les galeries. La frontière est complexe à définir, laissons à l’art le soin d’illustrer sa diversité.                                                                    

Retrouvez le dossier La Frontière au complet avec nos artistes :

[2/6] Nathalie Déposé : Récit d’une traversée
[3/6] Charles Thiefaine : L’Irak, loin des conflits frontaliers
[4/6] Marvin Bonheur : Du 93 à Paris, aller-retour
[5/6] Tiffany Bouelle : La frontière poreuse de l’art
[6/6] Côme Clérino : Déconstruction de l’art contemporain

Pour aller plus loin, quelques livres que l’on vous recommande :

Eldorado, de Laurent Gaudé

Loin, d’Alexis Michalik

À ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal

Le retour des frontières, Michel Foucher