Karla Sutra[FRA]

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13.09.2022

Interview

par Julie Le Minor

Dans le quartier de Karla Sutra

Du Relais De La Butte à son appartement montmartrois, Carla nous emmène sur les pas de sa jeunesse et de son double artistique, Karla Sutra. Rencontre joyeuse et festive sous le signe de l’Eros.

Une fois n’est pas coutume dans ces nouveaux entretiens où Tafmag s’invite dans le salon de créatifs parisiens, Karla Sutra nous donne d’abord rendez-vous dans un café montmartrois. Mais pas n’importe lequel, Le Relais De La Butte, perché en haut de la rue Ravignan. Ce lieu emblématique du 18e arrondissement propose une vue dégagée sur Paris et l’Opéra Garnier que l’on perçoit entre les toits rose et gris du Théâtre des Abbesses. Il est 17h00 et les habitués du lieu ainsi que les touristes sont déjà attablés autour d’un Spritz.

« Ce café fait partie de ces endroits dans une vie qui te voient heureuse, malheureuse, amoureuse »

Brune, les cheveux lisses, le regard vif, Carla a le charme naturel des filles du sud, un tempérament bien trempé et une aura solaire qui illumine son visage lorsqu’un souvenir heureux lui revient. Elle nous parle de ce lieu qui ponctue son quotidien depuis quatre ans qu’elle vit à Montmartre : « Ce café fait partie de ces endroits dans une vie qui te voient heureuse, malheureuse, amoureuse. Ceux qui te voient chialer parce que tu t’es fait larguer, ceux qui voient naître des idées, des projets, des collaborations. C’est un endroit où je dessine aussi beaucoup dans mes carnets, où je prends des notes. Je m’assois à une table baignée par le soleil et j’observe la vie autour ». Pour l’artiste, ces moments passés attablé au café sont un véritable rituel. Comme un jardin secret ouvert sur le monde.

Une fille de feu

Si vous ne connaissez pas encore Karla Sutra, vous avez certainement déjà vu ses esquisses et ses œuvres en céramique à la croisée d’Eros et de Lisbonne, du Kama Sutra – qui inspira son blaze – et de la Catalogne. La jeune artiste franco-espagnole s’est fait un nom sur la scène créative parisienne grâce à ses œuvres en trompe-l’œil sensibles et sensuelles gravées à même la céramique. Ses fameuses « assiettes surprises » où des silhouettes dénudées se dévoilent une fois les mets terminés dans une fusion de genre qui ne laisse pas insensible. Avec Karla, l’esprit vagabonde et les idées – osées – abondent. Vous l’aurez compris, le sexe n’est pas un tabou pour la jeune femme qui avoue avoir toujours été inspiré par l’érotisme, un leitmotiv qu’elle explore depuis toujours à travers ses expériences, ses découvertes artistiques – comme ce livre d’estampes japonaises – et ses voyages.

« Ces corps que je dépeins, ce sont des fantasmes finalement »

« Je trouve une sensualité dans tout ce qui m’entoure : une œuvre, un film, un livre mais aussi dans les choses du quotidien ou la nature », confie-t-elle. « Ce sont des sensations, des visions, des ressentis. La sensualité n’est pas forcément liée au sexe, elle nous entoure constamment dans le moindre petit geste, la moindre attention. La terrasse d’un café, une canopée, les embruns, le soleil, un rien m’attire et stimule mon imagination ». L’inspiration selon Karla Sutra naît donc du quotidien, du permanent. Partout, tout le temps. Cette connexion au réel et à l’instant présent la nourrit continuellement. Pour l’artiste, créer est une nécessité. « Il y a quelque chose qui m’y pousse constamment », explique-t-elle. « Je pense que le processus créatif c’est aussi cette connexion au réel et cette faculté de le retranscrire ensuite dans autre chose ». Ses œuvres naissent ainsi au fil de ses expériences, rencontres et découvertes : « Mes propres histoires amoureuses influencent beaucoup mon travail. Ces corps que je dépeins, ce sont des fantasmes finalement. Je vis aussi par procuration à travers mes œuvres ».

Ce sera Karla Sutra

En se dirigeant vers son appartement à travers les rues sinueuses de Montmartre, elle confie avoir fait cette marche « des milliards de fois ». Surtout la nuit. « C’est toujours un moment magique, on est seul face à la ville ». La jeune artiste débute en effet son initiation avec le street art. C’est à Montmartre qu’elle colle sa première affiche signée Karla Sutra, son double artistique. « J’ai cherché comment coller dans la rue sur internet, puis je me suis lancée ». Surtout, sur Facebook, elle recontacte Jérémy, l’un de ses amis d’enfance avec qui elle a grandi, lui aussi initié. Le soir, dans la pénombre, tous deux partent à l’assaut de la rue. « À l’époque, on était très libre, on collait jusqu’à 4h du mat, on discutait, c’était génial ! », se souvient-elle. « On était à fond, ultra-déterminés à laisser notre empreinte sur les murs de Paris ». Il arrive même que la jeune femme fasse une session avant de sortir ou de se rendre à un dîner. « Ce n’était quand même pas idéal », finit-elle par avouer en riant, car la colle tâchait tous ses vêtements. « Au moins, je ne mettais pas de talons ! »

une panoplie d’objets et de souvenirs

Une fois arrivée devant chez elle, Carla sourit, amusée, en nous montrant le nom de sa rue : « Jules Jouy ». On ne pouvait pas l’inventer. Le tropisme érotique de l’artiste la suit décidemment jusqu’à chez elle. Au premier étage d’un immeuble typiquement montmartrois, l’appartement de Karla se dévoile comme on l’avait imaginé : arty, bobo, charmant avec cette petite touche désuète qui fait la particularité du village parisien. Karla nous introduit dans son cocon où l’oeil est tout de suite attiré par une panoplie d’objets et de souvenirs : une affiche de « Black Superman » de son pote Jérémy, une sculpture de mini-seins offertes par son père à 19 ans, un sac Amélie Pichard, dont elle admire particulièrement le travail et la philosophie. À côté, des bibelots du bout du monde, notamment une porcelaine japonaise offerte par un ami collectionneur d’antiquité, une figurine Dragon Ball Z et une Vierge Marie remplie d’eau bénite. « C’est un cadeau de ma grand-mère qui l’a ramené de Lourdes », explique Carla en riant.

Art, sensualité, liberté

Les influences protéiformes de Karla viennent peut-être de sa jeunesse heureuse, de son éducation éclairée dans une famille où l’art est omniprésent et où rien n’est tabou, ou encore de ses origines catalanes – ses grands-parents ont dû fuir l’Espagne de Franco pour la France. Enfant déjà, son père l’emmène partout avec lui – au cinéma, à l’opéra, à des expositions – et c’est lors d’un voyage au Portugal avec sa mère qu’elle a sa première révélation artistique. À Lisbonne, tout d’abord, où elle découvre ces fameux azulejos, les carreaux de ciment omniprésents dans la ville qui inspirent encore ses œuvres aujourd’hui. Puis à Bilbao, où elle visite pour la première fois le Guggenheim. « Cela a été un choc. C’était la première fois que je découvrais un lieu comme celui-là : son architecture, ses installations incroyables et toutes ces œuvres exposées dans un même lieu ». Depuis, elle s’extasie autant devant un Picasso qu’un Miro, un Cocteau qu’un Yayoi Kusama et voue un culte à Keith Haring et Basquiat.

« Je crée (…) pour figer le temps »

De ce patchwork d’influences et d’expériences, Karla retiendra une sensibilité affirmée, une sensualité discrète et une véritable soif de liberté. « Je ne crée pas par engagement. Je crée pour laisser ma trace, pour figer le temps, pour l’amour »,  conclut-elle, rêveuse.