Les Soeurs Sorlet[FRA]

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Agathe et Lorraine sont toutes les deux blondes aux yeux bleus, rien d’étonnant puisqu’elles sont jumelles. Elles ont aussi un autre point commun, et pas des moindres, elles font le même métier. Toutes les deux illustratrices, elles dessinent l’amour et les femmes. Vous avez sûrement déjà vu certaines de leurs oeuvres, au style un peu naïf, coloré et très doux, entre câlins et bisous. Sur Instagram, elles ont déjà conquis toute une communauté, sûrement venue chercher un peu de douceur dans leurs univers artistiques.

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15.06.2018

Interview

par Juliette Mantelet

I’M STICKING WITH YOU

Elles racontent avoir eu une enfance et une adolescence compliquée, avec des difficultés scolaires et du mal à se faire apprécier de leurs camarades. Un chemin semé d’embûches donc, mais qui ne les a pas empêchées de réussir. Aujourd’hui, on pourrait dire qu’elles ont pris leur revanche sur la vie. Le dessin, qui plus jeunes leur a offert une bulle où s’évader, leur a permis de se tracer une belle voie. Ensemble, elles se sont affirmées dans leur passion et ne se sont jamais séparées pour être plus fortes, à deux. Elles enchaînent les expositions, ensemble ou séparées, et sont très suivies sur les réseaux sociaux, où désormais, tout le monde rêverait de faire partie de leurs amis.

Agathe et Lorraine revendiquent avec intelligence la liberté de faire ce qui nous plaît dans la vie, de vivre de nos passions et recommandent de ne surtout pas écouter ce qu’on dit de nous. Par leurs dessins, elles souhaitent donner du bonheur aux gens et les faire sourire. Interview tout en bienveillance et humour, avec ces deux jumelles fusionnelles et complices qui ont décidé de tout faire ensemble.

© Agathe Sorlet

POUR COMMENCER, RACONTEZ-MOI UN PEU VOTRE PARCOURS. COMMENT ÊTES-VOUS ARRIVÉES À L’ILLUSTRATION ?

Lorraine : Notre famille n’est pas du tout une famille d’artistes. Mais on dessine depuis toutes petites ; on a commencé en primaire.

Agathe : On a toujours été attirées par l’illustration. On lisait des bande-dessinées quand on était petites et de fil en aiguille, on a commencé à dessiner. On s’est vraiment entraînées là-dedans toutes les deux. On dessinait ensemble et c’était motivant.

L : En primaire, j’étais fan de Titeuf et je me souviens qu’en CE1, j’ai dessiné sur le tableau Titeuf de profil et tout le monde a été impressionné et fasciné. Et je me suis dit : « En fait quand tu dessines, tu as un pouvoir incroyable ». J’ai donc décidé que j’allais continuer car je trouvais ça très gratifiant. Tout le monde disait que c’était génial.

A : C’est un peu les mêmes raisons pour moi. Comme on n’était ni très douées à l’école, ni très populaires, le fait de dessiner nous a permis d’être un peu acceptées par les autres et d’avoir notre truc en plus.

L : C’était aussi un moyen de communication car on n’était pas forcément hyper douées pour la communication en général. On était vraiment dans notre bulle, un peu sauvages. Dessiner a été notre moyen de communiquer avec le reste du monde.

A : Dans le dessin tu te sens libre de t’exprimer sans mettre de masque ou quoi que ce soit.

VOUS ÉTIEZ UN PEU SAUVAGES ?
ON A DU MAL À CROIRE ÇA AUJOURD’HUI.

A : C’est vrai ?

L : Aujourd’hui, on peut avoir l’air hyper populaires, sympas et cool. Mais avant on n’était pas cool du tout !

A : Ce n’est pas qu’on n’était pas cool, c’est que les gens étaient tous dans le même moule et que nous on était différentes.

ET APRÈS VOUS AVEZ FAIT LES GOBELINS TOUTES LES DEUX ?

L : Oui on s’est retrouvées ensemble aux Gobelins en « motion design ». On a été prises haut la main toutes les deux.

A : Je me souviens quand on a eu l’information qu’on était prises ; on s’est écroulées par terre. On était par terre à l’arrêt de bus et un monsieur est venu nous demander si on allait bien. (Rires).

L : C’était horrible ce moment, j’avais super peur qu’il n’y en ait qu’une seule qui soit prise.

A : Les Gobelins, c’est un peu la meilleure école qu’on ait faite. C’est hyper technique et il y a un très bon matériel.

L : À conseiller à tout le monde !

 

© Lorraine Sorlet

VOUS ÊTES JUMELLES ET VOUS FAITES LE MÊME MÉTIER, C’EST MARRANT NON ?

L : Tu ne choisis pas d’être différente ou de faire la même chose. Nous, pour nous affirmer par rapport à notre famille un peu compliquée, on a choisi d’être ensemble.

A : Souvent les gens nous demandent si ça ne crée pas de la concurrence entre nous, mais c’est tout le contraire, c’est notre force. C’est une force énorme d’avoir une sœur qui fait le même métier ; c’est super motivant. C’est la personne qui va me donner les meilleurs conseils, ceux qui viennent du cœur. On s’est beaucoup motivées mutuellement dans notre carrière.

L : Et même s’il y a de la concurrence, c’est bien aussi. Par exemple, quand l’une faisait quelque chose, l’autre avait envie de le faire aussi. C’est très stimulant ! Si j’apprenais une nouvelle technique, je la transmettais à Agathe et inversement.

A : Je pense qu’on a été plus vite et plus loin grâce au fait qu’on était toutes les deux. On est aussi plus remarquables grâce à ça. Il y a tellement d’illustrateurs que le fait d’être jumelles, ça nous donne une petite touche en plus.

L : Je pense que malgré tout, ça nous a aidé à nous faire connaître parce que les gens aiment bien ce côté-là.

A : Mais même moi j’adore ! Les artistes comme Angèle et Roméo Elvis, ils sont frère et sœur et quand ils chantent ensemble je trouve ça très touchant. C’est fascinant, je ne sais pas pourquoi.

© Lorraine Sorlet

ET EN PLUS, VOUS AVEZ UN PEU LE MÊME TRAIT. COMMENT ÇA SE FAIT SELON VOUS ?

L : Je pense que c’est parce qu’on a les mêmes références. On a lu les mêmes choses. Quand on achetait une BD c’était pour nous deux. Nos expériences, notre façon de voir le monde, tout ça on l’a vraiment en commun. On est vraiment très proches. Et on parle beaucoup d’amour, parce qu’on adore ça toutes les deux. On a eu une grosse période manga et je pense que ça a vraiment marqué notre univers avec tous les sujets autour de l’amour.

A : Je suis d’accord, je pense que dans nos dessins si on cherche un peu il y a cette touche manga.

L : C’est horrible à dire mais ce qui nous a le plus marqué, c’est Titeuf et les mangas. On pourrait se dire Hergé et Tintin, mais non (Rires).

A : Franchement Bob l’éponge et Titeuf, c’est un peu nos héros ! (Rires). Après on peut aussi donner des références plus sérieuses, comme Riad Sattouf. Quand j’ai découvert « La Vie secrète des jeunes », ça m’a tellement donné envie. Ce que Riad a fait c’est parfait et ça donne juste envie de dessiner, d’inventer des choses, c’est génial !

VOS STYLES, VOUS LES DÉFINIRIEZ COMMENT ?

A : Il faut que j’essaie de dire quelque chose d’intelligent (Rires). Je pense que j’ai un style avec des couleurs pop, une ou deux couleurs qui ressortent de manière forte. Je parle essentiellement d’amour. J’ai à la fois des dessins plus réalistes de femmes et d’atmosphères mais j’ai aussi un trait parfois plus comique. Et je fais aussi des séries, comme de petites bandes-dessinées.

L : Je raconte aussi pas mal d’histoires, mais beaucoup moins qu’Agathe. Moi mes histoires, j’aime les raconter en une seule image. J’aime bien que mes dessins soient un peu atmosphériques, que ça raconte peut-être plus une émotion qu’une histoire. Je parle aussi souvent des femmes et de l’amour. J’adore associer les couleurs ; j’en utilise beaucoup.

© Agathe Sorlet

POURQUOI VOUS NE DESSINEZ TOUTES LES DEUX QUE DES FEMMES BRUNES ? ALORS QUE VOUS ÊTES BLONDES AUX YEUX BLEUS.

A : C’est vrai que toutes les deux ont fait des femmes brunes. Peut-être parce qu’on est des brunes dans le cœur ? (Rires).

L : Je pense que c’est la facilité et que c’est aussi lié aux mangas. On a appris à dessiner comme ça. Je trouve que dans mon style, ça me parle plus. C’est plus graphique et impactant.

© Agathe Sorlet

QU’EST-CE QUI VOUS PLAÎT DANS LE FAIT DE DESSINER DES FEMMES ?

A : Je pense que si on dessine des femmes, c’est parce que leurs corps font des courbes très agréables à dessiner. Le corps d’un homme est plus anguleux, cela va moins avec nos traits très arrondis.

L’AMOUR EST VOTRE THÈME PRINCIPAL. QU’EST-CE QUI VOUS INTÉRESSE DANS CE SUJET ?

A :  Je dessine énormément l’amour parce que c’est un point d’interrogation pour moi. J’arrêterais de le dessiner si je savais tout sur ce sujet et si je comprenais tout. C’est une quête en soi et une question sans fin qui est riche d’inspiration. C’est LA question et c’est pour ça qu’il y a autant d’oeuvres sur ce sujet.

L : L’amour c’est ce qui fait tourner la terre. Sans l’amour, rien ne se serait passé. On n’existerait pas. Je pense que c’est la question centrale. C’est aussi un sujet de conversation, on se pose beaucoup de questions là-dessus.

A : C’est aussi pour ça que les gens aiment ce qu’on fait. C’est parce que ça les touche aussi et qu’ils se posent les mêmes questions. Quand je dessine des petits personnages avec des cœurs brisés, ils s’identifient, parce que ce genre de situation peut arriver à tout le monde.

© Lorraine Sorlet

DU COUP, VOUS DÉFENDEZ UNE VISION POSITIVE DE L’AMOUR CONTRAIREMENT À BEAUCOUP DE JEUNES ARTISTES ?

L : J’aime bien les trucs mignons et beaux et c’est ce que j’ai envie de transmettre aux gens. Aujourd’hui, on voit beaucoup de choses qui sont un peu plombantes et trash. Je fais des dessins hyper calmes, même si je n’ai pas l’impression d’être quelqu’un de calme dans la vie. J’aime bien que les gens soient apaisés. Et quand je lis des messages de personnes qui me disent que mes dessins leur font du bien tous les jours, c’est hyper touchant. Je préfère que les gens sourient ! J’ai fait une exposition sur l’amour et ça a trop bien marché parce que les gens adorent ça et ont besoin de ça, parce que la vie aujourd’hui n’est pas très gaie.

A : On évoque parfois des choses plus sérieuses et tristes dans nos illustrations mais c’est vrai que c’est toujours avec un trait mignon et doux. Mais c’est bien de faire des choses positives. Quand j’étais en arts plastiques, l’art pour les gens c’était uniquement des choses torturées. Il ne faut pas !

REPRÉSENTER L’AMOUR À L’ÉPOQUE DE TINDER, ÇA CHANGE LES CHOSES ? ÇA VOUS INSPIRE AUSSI ?

A : Malgré tout, il reste aujourd’hui un fond très romantique. Les jeunes de notre âge sont toujours romantiques. Les gens qui utilisent Tinder pour des histoires sans lendemain, il n’y en a pas non plus des milliers. Ceux qui s’en servent pour vraiment trouver quelqu’un, il y en a déjà beaucoup plus.

L : Les relations n’ont pas fondamentalement changé aujourd’hui. Peut-être qu’on en a plus et de moins bonne qualité ? Tinder, c’est juste un moyen de trouver la bonne personne autrement, parce qu’aujourd’hui les possibilités sont tellement grandes. Mais après c’est vrai que moi je ne lis pas du tout des romans contemporains, mais plutôt de la littérature anglaise du XIXème où les sentiments sont décrits de manière très profonde. Donc je pense que je suis quand même plutôt inspirée par l’amour « old-school » que l’amour d’aujourd’hui.

© Lorraine Sorlet

QUELLES SONT VOS SOURCES D’INSPIRATION ?

L : En ce moment, je regarde beaucoup de citations pour me donner des idées. Pour les histoires, ce sont des citations d’amour. Je lis aussi beaucoup, Anaïs Nin par exemple. Il y a aussi plein d’images qui m’inspirent, tout ce qu’on voit sur Internet, une fille sur Instagram, des attitudes dans la rue.

A :  Souvent sur Internet tu vois une image et ça te donne tout de suite une idée. Une fois, je ne sais plus pourquoi j’étais tombée sur une image d’un camion qui faisait une livraison. Et j’ai dessiné une livraison de cœurs ! De toute façon l’inspiration vient de ce que tu vois, de ce que tu fais et de ce que tu entends.

VOUS AIMERIEZ DESSINER UNE BANDE-DESSINÉE ?

A : Quand on était petites on a commencé par ça. On ne dessinait que des bandes-dessinées parce que c’est ce qui nous influençait à l’époque.

L : On a des caisses entières de bandes-dessinées ! (Rires).

A : Donc oui, la bande-dessinée c’est obligé, il y a forcément un moment où on va y revenir.

L : Mais c’est très agréable aussi, et rare que des illustrations marchent bien comme ça, sans même raconter d’histoire.

ET VOTRE BD, ELLE RACONTERAIT QUOI ?

L : J’aimerais beaucoup que ça soit comme « L’Arabe du Futur », que ça raconte notre histoire. On a tellement d’anecdotes qui seraient drôles à raconter en bande-dessinée.

A : Oui, la vraie concrétisation ça serait de faire un projet biographique ensemble en bande-dessinée. Faut qu’on fasse ça, on attend quoi Lorraine ? (Rires). Et puis d’ici là, on aimerait bien refaire un événement ensemble, une exposition. Parce que pour la bande-dessinée, on est encore jeunes et il faut qu’on ait assez de recul pour le faire.