Culture Cul [4/6] • Clothilde Matta[FRA]

  • Dossier
  • Photographie
  • La chronique
Envie de créer un projet avec cet artiste ?
Contactez-nous
15.07.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

Clothilde Matta, le cul, le désir, l’intime

Quatrième étape de notre dossier Culture Cul, ou comment parler sexualité en 2020, tournée vers le désir et les fantasmes. Avec les images de la photographe et vidéaste Clothilde Matta, on aborde le corps et la sexualité avec douceur et sensibilité, par le biais de la suggestion.

Clothilde, c’est la photographe de l’intime. Qui veut, sans choquer, libérer la parole sur ce sujet de la sexualité, qui n’a jamais été tabou pour elle. La preuve, on en a parlé plus d’une heure autour d’un Perrier alors qu’on se rencontrait pour la première fois, sans tabou. Et c’est justement ça qu’il faut pour l’artiste, en parler avec nos amis, nos parents, nos mecs, nos meufs. Désacraliser le sexe et l’intime.

Clothilde Matta seins ombres nu lumièreUNE SEXUALITÉ NOMMÉE DÉSIR

Direct, Clothilde commence par nous expliquer qu’elle n’emploie jamais le mot sexualité pour évoquer ses clichés. « Je parle plus de désir, de suggestion, d’érotisme » décrit-elle. « Quand je dis sexualité je trouve qu’il y a tout de suite quelque chose de très trivial, de très direct ». Parler de sexe en 2020 dans l’art, et plus particulièrement en photo, pour Clothilde c’est donc ça, ne pas utiliser le mot sexualité frontalement et ne pas montrer l’acte en lui-même. Mais plutôt suggérer le désir, les corps. Ne pas tout dévoiler. « La force d’une image c’est quand elle dit quelque chose sans avoir à employer les mots précis ». « Le désir est multiple, pluriel, inexplicable. Il ne peut donc pas être montré frontalement », continue-t-elle.

« Mon art est une amorce à la discussion »

Si Clothilde évite d’utiliser le mot sexualité pour qualifier son art, elle n’a aucune gêne à aborder la sienne. Au contraire, elle en parle souvent avec ses amis, n’hésite pas à leur donner des conseils et a beaucoup à dire sur la question. Mais en photo, elle préfère « montrer l’indicible ». Mêler le religieux et le profane, le désir et le mystique dans des images poétiques avant tout. « Mon art est une amorce à la discussion » affirme Clothilde. L’idée, c’est de « piéger le spectateur ». Avec du flou, du noir et blanc, un ménage à trois avec homme, femme, statue… Des gros plans si serrés qu’on ne sait plus très bien ce qu’on regarde, à la manière des clichés chirurgicaux de Peter Kaaden. Pour que le spectateur « ne se rende pas trop compte d’abord de ce dont il s’agit. Et puis qu’il voit une fesse, qu’on discute, qu’il pose des questions, que ça lui évoque des souvenirs, des fantasmes ». Clothilde cultive l’ambiguïté, n’annonce pas crûment la couleur pour éviter que les gens ne se détournent trop vite ou ne se sentent pas à l’aise. Et conquiert finalement un public plus large par la suggestion. Et puis, évidemment, c’est aussi un moyen malin de contourner la censure du corps qui règne sur Instagram. Même si Clothilde, comme beaucoup, a déjà subi des fermetures de comptes, ses superpositions de corps et d’images, ses flous, son noir et blanc ont quand même permis à la plupart de ses photos de « passer à travers les filtres ». À la manière des clichés pop et métaphoriques de Charlotte Abramow. Clothilde aborde la sexualité « sans rentrer directement dans le tas et sans effrayer ».

Transfiguration fesses statues homme femme marbreLE SEXE, DOMAINE PUBLIC

Très vite, Clothilde aborde la question passionnante de l’extime, une notion développée par le psychanalyste Jacques Lacan. C’est-à-dire montrer au grand jour ses désirs intimes, extérioriser son intimité. « Très sain » selon Clothilde. Raccord avec Charlotte Abramow, une fois de plus, elle défend elle aussi l’apprentissage et la découverte du sexe par la parole. « Mon travail est fondamentalement lié à la question de l’intime. Quand je parle de mon travail, je parle forcément de moi, de ma relation amoureuse. Je fais part de mon intimité qui devient alors une forme d’extimité. Mais je me dis que quand je parle de moi et de ma sexualité, ça peut engager des discussions et d’autres vont se demander à leur tour comment ils vivent ces questions ». Faire passer le sexe de l’intimité à l’extimité, sans non plus trop rentrer dans les détails. Clothilde s’explique : « L’idée ce n’est pas de donner des détails sur tes parties de jambes en l’air, ce n’est pas l’intérêt, mais juste de savoir ce que c’est pour toi le désir, le rapport amoureux. Et du coup parler de sexualité dans ce contexte je trouve que ça peut être super fort et super beau. Y aller en douceur, en finesse, apprendre à s’apprivoiser, à l’image de mes photographies ».

« Quand des gens s’aiment, ils font l’amour et partagent une intimité »

On lui demande alors comment ses parents à elle lui ont parlé sexe plus jeune. Si Clothilde a grandi à Versailles et a étudié dans un établissement privé catholique – un milieu pas franchement propice à parler cul -, ses parents étaient eux très ouverts. « Ils ne m’ont jamais parlé de leur vie sexuelle précisément mais j’ai toujours été consciente qu’ils avaient une vie sensuelle. Ça n’a jamais été tabou, ni caché. Ils ne me racontaient pas en détails, mais je savais que c’était là. Ma mère m’a dit qu’avant mon père elle avait connu d’autres hommes. J’ai donc aussi grandi avec l‘idée qu’il fallait que je fasse ma vie, qu’avoir des partenaires c’était très bien, qu’il fallait que je me découvre, que j’apprenne qui j’étais ». Et elle précise aussi, très important, qu’ils ne l’ont jamais mise mal à l’aise. C’est cette manière de faire que l’artiste poursuit aujourd’hui. D’où l’importance d’une éducation sexuelle ouverte, comme on le rappelait dans notre dossier Culture Cul, une éducation qui se transmet de génération en génération.

Aujourd’hui, par son art, Clothilde permet à d’autres parents d’aborder à leur tour le sujet au mieux. Un jour, par exemple, alors qu’elle discute de sa série Transfiguration, on lui pose la question suivante : « Cette photo tu penses qu’on pourrait la montrer à un enfant de 7 ans ? ». Sa réponse ne se fait pas attendre, c’est un grand oui. « Car mes photos montrent des corps, elles sont assez floues, elles ne montrent pas un sexe en érection et tu peux justement raconter une histoire à partir de ça ». Clothilde, elle, raconterait à ses enfants que Papa et Maman sont des parents, mais aussi un couple qui s’aime. Et que quand des gens s’aiment, ils font l’amour et partagent une intimité. Et puis elle préciserait, bien sûr, qu’il n’y a aucune norme en ce qui concerne la sexualité, qu’on peut coucher avec qui on veut, quand on veut, tant qu’on est OK.

nu flou couplesexualité confinée

Si Clothilde a réalisé de nombreux travaux autour du corps de la femme et de son propre corps, qu’elle connaît bien, elle pense fermement que le nu masculin est moins bien représenté artistiquement aujourd’hui. Quand il l’est, c’est toujours mal fait, ultra cliché, ultra viril. À l’image des célèbres calendriers des Dieux du stade. Et justement, lors d’une exposition, on la taquine : « Et alors Clo, le corps des hommes qu’est-ce que tu en fais ? » Depuis, elle n’a jamais cessé de vouloir s’y intéresser mais ne savait pas comment s’y prendre. Elle attendait le bon moment. Et il est arrivé avec le confinement. Que Clothilde a transformé en une période positive et créatrice. Ça n’aurait pas pu se passer autrement.

Pendant ces longs mois confinés, Clothilde s’est retrouvée enfermée avec son nouveau petit ami, plongée dans une intimité puissante, nouvelle. Tout naturellement, dans cette intimité inspirante, elle s’est mise à réaliser une série d’images, témoignage de son regard amoureux sur cet homme, de leur intimité partagée, de ce climat de confinement. Entre doutes, huit clos, confiance et émotions de la découverte du corps de l’autre. Clothilde a photographié son mec tantôt dans des postures viriles, tantôt avec sa part de féminité. Elle a voulu souligner cette sensibilité de l’homme, gommer les frontières entre les genres. Elle a capté des moments fugaces ; lui nu dans la salle de bain ou dans le halo du soleil à la fenêtre. « Aujourd’hui je le vois, je le désire, j’apprends à découvrir une relation intime avec lui et du coup j’ai envie de le photographier, de photographier la douceur. Il y a un abandon, un don de soi très beau de la part d’un homme. ». Avec l’homme aimé, sa muse, Clothilde a obtenu des images plus douces et sensuelles qu’avec un amant d’un soir, un inconnu. C’est la sexualité bienveillante. Confinement ou non, Clothilde raconte avoir toujours besoin de photographier des proches plutôt que des modèles, et d’avoir avec eux ce « lien intime », fil rouge de son art vrai. Comme Charlotte Abramow et ses photos de « vrais couples » qui illustrent son Petit Manuel de l’éducation sexuelle.

Thomas ombres et lumières homme nuClothilde, c’est la photographe de l’intime et du désir. Et justement, le confinement l’a aussi fait réfléchir sur son propre désir. Désir de vie, de culture, de cul. Désir brimé par le manque de liberté et l’impossibilité de sortir. « Le désir naît d’une transgression. Et cette transgression naît d’une liberté. Si tu n’as pas le droit de sortir, on t’enlève une certaine forme de liberté. Si tu ne peux plus jouer avec ça et vivre une aventure en dehors, j’ai du mal à comprendre comment le désir peut continuer à être là, il y a quelque chose qui me bloque » analyse-t-elle. Un désir qui se nourrit aussi à ses yeux de la peur de perdre l’autre, de cette éternelle inquiétude de savoir qu’il pourrait ne jamais revenir. Loin de prendre son mec pour acquis, Clothilde a donc besoin de cette liberté fondamentale de se quitter et de se retrouver pour ressentir pleinement son désir. Comme chantait Jeanne Moreau dans Jules et Jim : « On s’est connu, on s’est reconnu. On s’est perdu de vue, on s’est r’perdu d’vue. On s’est retrouvé, on s’est réchauffé ».

On quitte Clothilde sur ces derniers mots, après une discussion passionnante, libérée et enthousiaste. L’extimité en action, dans toute sa splendeur. « Je me dis que j’aurais pu être sexologue ou psychologue. Mais je ne suis peut-être pas assez à l’aise avec les mots, alors je le fais à travers l’image. C’est aussi une manière d’en parler. Je dis à mon public : partageons ça parce qu’une vie humaine, c’est ça aussi. Et c’est beau la question du désir, de l’amour et de la sexualité ». Les artistes, nos nouveaux sexologues. C’est de la psychanalyse en images.