Culture Cul [2/6] • Charlotte Abramow[BEL]

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08.07.2020

Chronique

par Juliette Mantelet

Charlotte Abramow : « On ne baise pas photoshoppés »

Charlotte Abramow, c’est l’OVNI belge, comme on l’appelait à l’époque de notre premier article à son sujet en 2016. Vous l’aurez compris, on suit le travail de Charlotte depuis un petit moment déjà. Sa passion, c’est l’image, de ses séries photo de mamies badass jusqu’à ses clips engagés pour la chanteuse Angèle. On se souvient de celui qui a tant fait parler de lui, Balance ton quoi (77 millions de vues au compteur sur Youtube), où Angèle et d’autres femmes iconiques comme l’ancienne actrice porno Nikita Belluci remettaient les points sur les i autour du consentement et du harcèlement sexuel.

Après l’image, vient la sexualité, l’autre sujet de prédilection de Charlotte. Il y a quelques mois à peine, la photographe a sorti avec Netflix le Petit Manuel de l’éducation sexuelle illustré de ses images pétillantes. Qui donc mieux que Charlotte pour parler avec nous de cette thématique Culture Cul et de l’éducation sexuelle de demain ?

« J’ai super foi en nos jeunes générations ! »

Charlotte Abramow Clitoris Emma Mackey Sex EducationLA NOUVELLE APPROCHE DU CUL

Pour ce Petit Manuel sorti pré-confinement en collaboration avec Netflix, tout a commencé par un coup de cœur. Charlotte, fan de la série Sex Education, en parle à une amie qui travaille justement pour la boite américaine. Un peu de hasard plus tard, la photographe se retrouve lancée sur un projet carte blanche : elle décide de parler de l’éducation sexuelle de demain.

« Je voulais montrer qu’avec de belles photos et un graphisme travaillé on pouvait donner envie de lire de l’éducation sexuelle »

Notre dossier sur la Culture Cul le rappelle, il est aujourd’hui indispensable pour aborder la sexualité de diversifier les mediums, les discours et les interlocuteurs. Que chacun partage ce qu’il connaît et son expérience. Comme dans la série, où Rahim, plus expérimenté, explique aux autres comment faire un lavement anal. Ou quand Ruthie, en couple avec une fille, explique au personnage principal, Otis, comment doigter correctement sa petite amie. Ou comme sur les réseaux, où chaque compte aborde un sujet et un combat bien particulier. Charlotte l’a bien compris en s’entourant de Métaux Lourds pour les textes – « une experte sexo, conseillère en sexshop » qui s’est aussi mise récemment à réaliser des vidéos sous le nom de Diplodocul –, de l’activiste féministe Ophélie Secq et de l’illustratrice Lisa Villaret. Ensemble, dans un vrai travail d’équipe, elles ont réalisé le manuel qu’elles auraient aimé avoir à 16 ans. Un ouvrage papier qui mélange textes, illustrations et photos. Car pour l’artiste, il est toujours fondamental de commenter et d’expliquer. À l’inverse de ces images érotiques qui envahissent notre quotidien et les cerveaux des ados sans aucune légende pour décrypter, contextualiser. « Je voulais montrer qu’avec de belles photos et un graphisme travaillé on pouvait donner envie de lire de l’éducation sexuelle » s’exclame Charlotte. Qui avoue avoir elle-même encore beaucoup appris sur le sujet en préparant cet ouvrage et aux côtés de Métaux Lourds. Et la photographe de penser que même si le manuel est plutôt destiné aux plus jeunes, « les plus âgés » gagneraient aussi à le lire, pour glaner encore quelques conseils.

Bien sûr, ce manuel qui aborde déjà 12 thématiques variées, qui vont du consentement à la contraception en passant par l’anatomie, le genre, l’orientation sexuelle, la masturbation, ne peut pas parler de tout. « Ce Petit Manuel n’est pas exhaustif, ni scientifique mais vraiment une introduction ludique à la sexualité », résume Charlotte. Et justement, ce côté non scientifique, elle le revendique à fond. Charlotte, Marine, Ophélie et Lisa se voient comme « une bande de grandes sœurs » qui conseillent, sans mise à distance. D’où l’importance du ton choisi, accessible, jamais moralisateur. « Tout de suite, on s’est dit qu’on n’allait pas faire de grandes phrases alambiquées, mais écrire comme on parle, avec un ton direct, décomplexé, parfois drôle ». À l’image de la première phrase du manuel : « Le sexe c’est cool ». Ou de cette lettre intitulée, « Salut, c’est moi : ton anus ! », qui commence ainsi : « Chaque fois qu’on te parle de moi, tu glousses ou tu prends l’air dégoûté et franchement, j’en ai plein le cul ».

« Grâce à toi il y a des clitoris, des règles et des personnes gays qui s’embrassent partout »

LA COMMUNICATION, c’est SEXY aussi

Ce manuel est aussi révolutionnaire dans les thèmes qu’ils traitent, jamais présents dans les cours à l’école. Ce n’est pas un chapitre sur la protection qui ouvre l’ouvrage, mais bien sur le consentement. « La base des bases ». « Le fil rouge, pour nous, c’est le respect, le consentement, l’écoute, la confiance… », explique Charlotte. Et « sans être barbant comme le cours de SVT ». Ce que préconise aussi le Dr Kpote qui depuis 20 ans se rend dans les établissements scolaires. « La sexualité, ce n’est pas seulement du cul », rapportait-on dans notre dossier la Culture Cul. Aujourd’hui, l’accent doit être mis sur la relation à l’autre, les émotions et les ressentis plus que sur l’acte physique. L’objectif global poursuivit par le Petit Manuel et par Charlotte, c’est de libérer la parole. Pour elle, le plus gros souci avec l’éducation sexuelle actuelle c’est en effet « la non-communication ». « On nous apprend à ne pas en parler en détails. Comme si communiquer c’était l’inverse du sexy, et que le sexy était associé au mystérieux, au non-dit ».

La sortie du manuel a suscité une campagne publicitaire d’ampleur, avec des pubs 4×3 dans le métro, sur les arrêts de bus. En tout, 8 000 affiches placardées dans la France entière. « Grâce à toi il y a des clitoris, des règles et des personnes gays qui s’embrassent partout », lui a écrit une abonnée sur Instagram. Du jamais vu. Charlotte nous confie une autre anecdote. « J’ai reçu des messages super touchants, notamment d’une jeune femme qui se promenait avec sa mère de 50 ans, qui a appris pour l’occasion ce qu’était un clitoris et du coup, à quoi il ressemblait ». C’est même la première fois en France qu’un clitoris est anatomiquement correctement représenté dans une publicité en affichage public. Julia Pietri, qui avait lancé l’année précédente la campagne de street-art « It’s Not A Bretzel » pour « vaincre l’analphabétisme sexuelle », le rappelait déjà : « un quart des filles de 15 ans ne savent pas qu’elles ont un clitoris et 83 % ignorent sa fonction ». Les images sont un mode de communication efficace qui peut influer, transmettre, éduquer. Il faut les multiplier, pour que ça devienne banal de voir ces choses-là dans la rue ou dans le métro. Introduire ces sujets dans l’espace public pour Charlotte, « c’est provoquer une discussion. Et la parole, la communication, c’est la base du progrès. » Pareil dans le couple et l’intimité : « pour du bon sexe et du plaisir, il faut se parler » rappelle le Petit Manuel. « Apprenons tout•te•s à dire et à écouter nos envies, dans n’importe quel sens. Ça, c’est être un bon coup ».

Et si les jeunes ont parfois du mal à écouter leur cours de SVT, ils ont en tout cas plébiscité le Petit Manuel qui a été distribué gratuitement à 75 000 exemplaires. Pour Charlotte, « une nouvelle éducation sexuelle » est définitivement en train de naître. Qui se basera sur divers médiums comme son livre, ou celui de Jouissance Club, Une Cartographique du plaisir. Elle a foi dans les jeunes générations qui, à leur tour, éduqueront autrement, enfin débarrassés de ces clichés vieux comme l’origine du monde. Ou presque.

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PHOTOGRAPHIER LA SEXUALITÉ

Charlotte veut montrer par ses images « quelque chose de serein, de vivant, de libre, toujours dans le respect, l’écoute des désirs, la diversité de corps et d’orientations sexuelles, où les systèmes de domination n’existent plus ». Et si sa photographie fonctionne si bien pour illustrer ce petit manuel si divers, c’est d’abord parce qu’elle est 100 % sincère. Charlotte n’a en effet choisi de ne shooter que des vrais couples. Pas des acteurs, des modèles, des mannequins ou des influenceurs. Des gens de la vraie vie. Vous, toi, moi, nous. Pour ça, elle a réalisé un casting sauvage sur ses réseaux, avec une adresse mail dédiée qu’elle garde d’ailleurs ouverte régulièrement pour différents projets. Photographier des vrais gens permet de se décomplexer les uns les autres et que tout le monde puisse se sentir représenté. À l’inverse des photos d’influenceurs sur Instagram, toujours musclés, toujours dénudés, toujours bien foutus et parfaitement hâlés. Chez Charlotte, c’est la sexualité de tout un chacun, ordinaire. Ceux qui se dépassent pour oser s’exposer nu face à l’autre. Comme les personnages de la série Sex Education qui ont tous leurs complexes : Adam et son sexe jugé trop gros, Lily et son vaginisme. « On ne baise pas photoshoppés » rajoute Charlotte qui a choisi de ne retoucher « aucun corps ni peau, pour montrer que les petits boutons, petits bleus, poils, bourrelets et autres imperfections font partie de nos corps, de la vie et donc de la sexualité ». C’est la force de ses images : on s’y retrouve, on s’identifie. C’est comme ça qu’on permettra à tout le monde de se mettre à nu sans stress et qu’on parviendra enfin à couper la tête aux clichés du porno, ultra faux. En magnifiant l’ordinaire, l’imparfait.

couple deux femmes câlin vrais couples« Mon mot d’ordre a été la sincérité, la spontanéité, la limpidité, les couleurs, pour arriver à un résultat pop et ludique ». C’est la nouvelle forme d’art érotique, « pop et accessible », dont parle Diane Micouleau sur Slate. Une photographie acidulée, à l’image des clips de Charlotte pour Angèle et de sa série Françoise et Françoise qu’on présentait sur Tafmag en 2015, pleine d’humour et de clins d’œil. Charlotte sait mieux que personne user de la poésie et des métaphores. Pour éviter « la nudité ou les images pornographiques ». C’est la partie pour le tout, l’objet pour symboliser le corps. Les lèvres ou un fruit pour la vulve, comme au début de son clip Les passantes. Un pain au chocolat en guise de pénis et quelques gouttes de lait pour évoquer le sperme. Charlotte s’amuse même de l’absurde censure d’Instagram en dupliquant sur une photo le téton d’un homme pour le coller sur celui de la femme afin de le cacher et de permettre à l’image de rester en ligne. « Que ça soit en dessin, en photo, en vidéo, montrer les choses permet de les faire exister, de les normaliser, de les accepter, de les comprendre ». L’art, comme toujours, a un rôle à jouer dans l’éducation sexuelle d’aujourd’hui, de demain, du futur. Et si Charlotte se bat pour que le sexe « soit vu et vécu de manière positive », elle tient à rappeler en mot de la fin qu’il ne faut pas pour autant « recréer de nouvelles injonctions ». Qu’on n’est pas obligés d’avoir envie de sexe, d’orgasme et de masturbation. Dans le « grand monde », comme dans le « petit monde » de la sexualité, le combat éternel c’est celui de la liberté.

Le Petit Manuel de l’éducation sexuelle est disponible et 100 % gratuit et téléchargeables sur les Internets.

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