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14.06.2021

Chronique

par Julie Le Minor

La campagne, nouvelle terre promise ?

Exode urbain, néo-ruraux, cottagecore et tendance du crochet, aujourd’hui, l’hymne de nos campagnes résonne particulièrement après une année confinée. En juin, Tafmag vous propose un voyage dans l’arrière pays, un voyage dans le countryside.

« Il quitte un à un le pays pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés », chantait Jean Ferrat dans son titre La Montagne en 1964. Ces paroles teintées d’une douce nostalgie restent encore aujourd’hui un symbole de l’exode rural français qui trouve son origine dès le milieu du XIXe siècle lors de la révolution industrielle. Avec les 30 Glorieuses, le progrès prend définitivement le chemin des villes et la jeunesse fuit les campagnes, attirée par les nouvelles promesses de la modernité. Mais, soixante ans plus tard, le monde a bien changé. Le Covid-19 semble avoir accéléré une prise de conscience collective comme un désir de retour à la nature, un besoin de vivre à l’extérieur. Une nouvelle renaissance ? Le zeitgeist invoque l’air de la campagne face à la paupérisation, à la pollution et au marasme des villes, et déjà une vague de citadins plient bagages. En 2021, la campagne serait-elle alors la nouvelle terre promise ?

Vers un exode urbain ?

Qui aurait cru que les jeunes générations pourraient emprunter aujourd’hui le chemin inverse de leurs aînés, celui des villes vers les campagnes ? Qui aurait cru que la nature reprendrait ses lettres de noblesse dans une époque dominée par l’idée de performance, de modernité, de rapidité et de connexion ? Après avoir vécu les petites et grandes joies de la vie citadine, ils sont nombreux aujourd’hui à souhaiter se mettre au vert et à prôner un mode de vie reposant davantage sur l’autonomie et la simplicité. En 2019, un sondage IFOP constate la volonté des français de vivre à la campagne, notamment la jeunesse. « Le désir pour davantage de nature est ainsi partagé par plus de 4 Français sur 10, voire par 53% des habitants de l’agglomération parisienne. On note également un manque vis-à-vis de la nature beaucoup plus prononcé parmi les jeunes générations ». Un an, une pandémie mondiale et trois confinements plus tard, les forces migratoires vers les campagnes en France semblent encore se renforcer. Durant le confinement, Paris aurait ainsi perdu pas moins de 20% de sa population.

Peinu

Cet idéal de vie à la campagne n’est pas sans rappeler le mouvement de Mai 68 et le désir de certains jeunes de s’installer à la campagne. Pourtant, si ces deux idéaux répondent souvent aux mêmes fantasmes et projections de la vie rurale, ils ne peuvent être rapprochés dans leur contexte. Alors que les néo-ruraux de Mai 68 souhaitent montrer leur refus de la société de consommation et marquer une véritable rupture avec le système qu’il rejette, ceux d’aujourd’hui sont surtout guidés par la promesse d’une vie meilleure, portée pour certains par une nouvelle conscience écologique. Le mouvement vers les campagnes enclenché dans les années 70 semble ainsi aujourd’hui s’accélérer avec les aspirations de son temps et certains spécialistes évoquent même un nouvel exode : un exode urbain.

terre de tradition et de pureté

Exode. Le mot peut paraître désuet tellement il semble se rattacher à la France d’antan, celle du Larzac, de Jean Ferrat, de Mamie Yvonne et du tube Made In Normandy de Stone et Charden. Dans les années 60 et 70, la quête de la modernité provoque une véritable dualité entre ville et campagne. Dans l’imaginaire collectif, la campagne immuable reste le lieu des origines, de la tradition : du passé. Au contraire, la ville est vectrice de progrès, d’innovation, de modernisation : elle incarne l’avenir. La culture infuse cette vision de la ruralité, terre de tradition et de pureté, et notamment la culture « made in USA ».

La mélodie du bonheur

Dès la fin du XIXe siècle, la littérature américaine des grands espaces et de la nature – désormais « Nature Writing » – infuse la culture populaire depuis Henry David Thoreau, considéré comme l’un des pères de l’écologie politique, jusqu’à Jim Harrison. Puis l’ode à la nature passe sur grand écran. Elle devient mainstream. En 1965, sort La Mélodie du Bonheur, le film de Robert Wise, couronné par 5 Oscars et interprété par Julie Andrews. Pédalant dans les champs verdoyants, gambadant dans les prés, entourée de ses angelots blonds, la jolie Maria, interprétée par l’iconique américaine, incarne un certain carpe diem bucolique dans une Autriche en prise avec la montée du nazisme. Une fois de plus, la campagne reste une valeur refuge, un lieu paisible et tranquille, loin de la fureur du monde et de la modernité. Puis dix ans plus tard, trois petites filles aux sourires ravageurs, cheveux dans le vent, dévalent les champs du Minnesota. La saga de la Famille Ingalls est née. Durant 9 saisons, La Petite Maison Dans La Prairie nous vend le rêve américain version countryside et aujourd’hui encore, on se prend à vouloir courir nus sur l’herbe face à ce générique désormais mythique.

« Au cœur de la campagne »

Les années 70 marquent aussi les odes hippies à la nature et le succès international de la populaire country qui rythme les Etats-Unis depuis les années 20. En 1971, John Denver chante Take Me Home, Country Roads, une balade bucolique qui chante les beautés de la West Virginia, l’État des Montagnes. Le tube est ensuite repris en France par Marie Laforêt, puis par Claude François. L’année 1971 marque aussi le Heart of the Country de Paul et Linda McCartney, composée dans une ferme écossaise alors que les Beatles viennent de se séparer. En pleine bataille judiciaire, le couple trouve refuge à la campagne dont il vante la vie calme et isolée : « Je veux un cheval, je veux un mouton. Je veux une bonne nuit de sommeil. En vivant dans la maison. Au cœur de la campagne ». On croirait s’entendre.

Il faut que tu respires

Mais aujourd’hui, la faillite des croyances et la crise globale dans laquelle la société est plongée ont fortement entamé la foi des 30 Glorieuses. Les promesses de l’exode rural et d’une vie citadine meilleure où se forgeraient des individu libres et « successful » ont été un peu mises à mal. Pour certains, la ville n’est plus le même espace d’inclusion d’antan et la crise écologique a aussi accéléré le désir des citadins de se rapprocher de la nature. Les nouvelles odes à la nature prennent un ton plus politique et écolo comme L’hymne de nos campagnes du groupe Tryo en 2001 ou l’incantation naturaliste de Mickey 3D en 2003 : Il faut que tu respires. C’est pas rien de le dire. David Hockney l’a bien compris en s’installant en 2019 en Normandie pour laquelle il consacre aujourd’hui une exposition à la Galerie Lelong à Paris. Des toiles plus verdoyantes les unes que les autres qui ne sont pas sans rappeler les paysages de son Yorkshire natal peints dix ans plus tôt.

L’utopie rurale est donc loin d’être terminée

Parallèlement, la mode a elle aussi voulu se mettre au vert. Le green est tendance. Partout dans les magazines, le style champêtre est à l’honneur. On arpente les rues de la ville en robe bohème immaculée, sabots et sacs en crochets, on copie les codes populaires et bourgeois des British farmhouses ou du clan de Windsor et on se prend à rêver de l’arrière-pays. Jil Sander, Isabel Marant, Alexa Chung et même Millie Bobby Brown nous font rêver #cottagecore comme ce nouveau hashtag devenu viral sur les réseaux sociaux durant le confinement. Aujourd’hui, les néo-ruraux sont les nouveaux branchés. En 2021, on rêve d’une ville périphérique et d’une campagne centralisée. L’utopie rurale est donc loin d’être terminée.

Peinture de la normandie par David Hockney représentant une maison dans un verger

Mais comme toute projection, comme tout fantasme, l’exode urbain n’est encore aujourd’hui qu’une chimère et 85% de la population française vit encore dans les villes. Si Paris a perdu quelques habitants durant le confinement au profit de villes comme Marseille, Lyon ou Bordeaux notamment, certains citadins ont fait le choix de quitter les grandes agglomérations pour retrouver la vie plus paisible des zones périurbaines. Le choix hybride d’une vie entre ville et campagne pourrait ainsi finalement constituer un nouvel idéal peut-être plus respectueux de son environnement et plus durable. Quoi qu’il en soit, un air green souffle sur l’époque. Finalement, citadins ou ruraux, anciens ou nouveaux, l’air de la campagne, ça vous gagne.

© Clément Chapillon
© Theresa Moller
© David Hockney