Barbara Butch

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19.03.2021

Interview

par Julie Le Minor

Barbara Butch, confessions nocturnes

En moins d’une décennie, Barbara Butch est devenue l’une des étoiles des nuits parisiennes et des soirées LGBTQ+. Cela fait déjà longtemps que Tafmag voulait rencontrer la pétillante brune qui a fêté son quarantième anniversaire le 17 mars. C’est chose faite. En marge de notre dossier du mois sur Les Femmes, celles qui existent dans toutes les multitudes, rencontre zoomesque avec la DJ et militante Barbara Butch par un matin d’hiver dans un Paris pré-post-confiné.

Les identités, une force

Barbara Butch n’a pas peur des Zooms ni des écrans. Depuis le début du premier confinement, la DJ organise des soirées virtuelles depuis son appartement. Samedi dernier, elle a d’ailleurs célébré la 30e édition de ces teufs nouvelle génération où l’on se retrouve dès l’heure du dîner pour écouter ses mixs funs et débridés jusqu’au bout de la nuit. Des mixs où l’on écoute de la house, de la funk, Diam’s ou France Gall dans un même flow de coolness et de dance. Barbara Butch n’a pas peur des mélanges ni de la variété. Elle n’a pas peur non plus des gros mots qu’elle écrit en gros sur son corps afin de se les réapproprier. « C’est un renversement du stigmate. Ça fait quelques années que je le fais. En soirée, j’entendais souvent : « sale gouine, sale grosse ». Mais quand tu les écris sur toi, tu te les réappropries et ça stoppe direct les insultes. Oui je suis une salope, oui je suis grosse, oui je suis gouine. Tu fais de toutes ces identités, une force, et ces insultes deviennent juste des adjectifs. J’adore, car c’est de plus en plus repris et maintenant, tout le monde le fait ».

portrait de barbara butch, en sous vêtement noir avec des mots écrit au marqueur noir sur le corps

Les mots, les gros et les petits

Barbara Butch n’a pas peur des mots. Ni des gros ni des petits. Elle les comprend, les maux. Elle les utilise à bon escient, comme on utiliserait une arme, ou un bouclier. Elle les prononce avec intelligence et douceur, avec cette pointe d’humour et d’ironie badass qui semble dire : fuck off, je continue avec ou sans toi. De la détermination, il lui en a fallu pour se frayer un chemin dans l’univers des musiques électroniques et de la nuit majoritairement masculin et où les préjugés vont bon train. « Il n’y a pas beaucoup de femmes DJs, les mecs se croient toujours supérieurs et plus talentueux. Mais je pense que ce qui m’a vraiment freiné au début, c’est que je sois une meuf grosse. On ne s’arrête jamais à l’apparence des mecs pour les faire venir mixer dans des clubs, mais pour les filles, c’est différent. C’est plus important. Mais j’ai un style bien particulier, j’en ai rien à battre de ce que l’on pense. Je trace mon chemin, je trace ma route toute seule ».

« Partager de la musique finalement, c’est politique »

On croirait presque entendre des paroles d’une chanson de Diams. Normal, la DJ voue un véritable culte à la chanteuse de La Boulette qu’elle adore jouer en soirée. « Quand tu passes ce son sur un dancefloor, ça crée quelque chose de politique. Les gens sont investis, les paroles résonnent en eux. Partager de la musique finalement, c’est politique ». Depuis sa jeunesse, Barbara Butch a compris que son existence entière serait politique. « Je suis juive, grosse, lesbienne, fille d’immigrés, résume-t-elle dans un sourire. À la base, quand tu es gamine et que tu es stigmatisée pour tant de choses, tu sens que ton existence n’est pas comme les autres. J’ai choisi d’en faire une force. On peut arriver à tout, l’important c’est de s’accrocher ». Rien ne destinait pourtant la jeune parisienne à enflammer les dancefloors des plus grands clubs de la capitale. Tout débute à Montpellier où, de 2004 à 2008, Barbara tient le restaurant L’Arrosoir. Le soir, après le service, elle joue sur les platines installées dans la salle et mixe des vinyles en faisant danser les clients. Quand l’aventure se termine, direction Paris. Barbara commence à jouer en public, elle se produit aux Souffleurs dans le IVe puis au Rosa Bonheur, véritable repère des soirées gays et queers. La fête ne s’arrêtera plus.

Barbara Butch devant ses platines dans une salle avec foule, levant les bras et en soutien george noir

La nouvelle vie du club

Aujourd’hui, alors que la nuit s’est éteinte depuis un an maintenant, Barbara continue de faire danser tous les âges et tous les corps depuis son salon. « C’est dingue parce que tout a commencé avec mon anniversaire, le 17 mars, il y a un an pile. L’idée au départ, c’était de se retrouver entre potes pour le fêter ensemble malgré le confinement. On a voulu l’ouvrir au public et ça a fonctionné. Depuis, on continue ! » Avec ce nouveau format virtuel, la fête s’ouvre enfin à tous. L’inclusivité prend tout son sens. « C’est un véritable SAS de décompression, les gens se retrouvent, se rencontrent et créent du lien social. C’est un moyen de faire la fête pour les gens qui ne peuvent pas sortir. On se retrouve tous ensemble pour vivre une expérience du futur ». Créer la fête de demain pour tous – les queers, les gros, les handicapés, les migrants – c’est une véritable volonté de Barbara. « À l’avenir, il faudra trouver un moyen de diffuser les soirées que l’on organise pour les rendre accessibles à tous virtuellement. Les espace « safe », ça n’existe pas vraiment. Quelque chose qui peut être safe pour toi, ne le sera pas forcément pour moi. Mais on peut essayer de créer de nouveaux espaces de vie et de fête en les rendant plus ouverts et plus accessibles ».

« Les mentalités s’ouvrent petit à petit »

Lorsque l’on parle de l’avenir du clubbing, Barbara a plein d’idées : baisser le prix des entrées ou des consommations dans les soirées, inventer des tarifs solidaires pour les plus précaires, arrêter les toilettes genrées parce que ce n’est pas inclusif. « Il y a de la pédagogie à faire au sein même du clubbing, au sein des staffs notamment. On n’est plus dans les années 80, tu ne peux plus te voir refuser l’accès d’une soirée sur un délit de sale gueule. On ne peut plus se juger sur une tenue vestimentaire, un genre ou une couleur. C’est dépassé ». Adieu Palace et Bain Douche où le vigile était roi. Désormais, la fête célèbre la diversité, la non-norme, le singulier et le pluriel. Les mentalités en 2021 ont-t-elles alors vraiment évolué ? « Il y a des changements, c’est un peu lent en France car on est très conservateur. Mais les choses évoluent. Récemment j’ai fait la Une de Télérama nue, j’ai posé pour une campagne de parfum de Jean Paul Gaultier… C’est une vraie avancée, enfin une représentation positive du corps gros dans le luxe et la parfumerie ! Il y aura toujours des gens médisants et des trolls, mais on s’en fout. Les mentalités s’ouvrent petit à petit », conclut-elle en souriant.

Alors aujourd’hui, que peut-on lui souhaiter à l’aube du monde d’après ? « Je me laisse porter par la vie, les rencontres et les projets qui se mettent sur ma route. Je bosse sur une œuvre musicale, je suis rentrée dans une agence de cinéma… J’espère que tout cela va se concrétiser. Cela fait un an que l’on est confiné, je vais avoir 40 ans le 17 mars. Une nouvelle vie à quarante ans ! C’est important de le dire car souvent, on dit que passé 30 ans, tu ne peux plus réaliser tes rêves. C’est faux, j’en suis la preuve. Tout au long de cette vie, on peut se réaliser. Parfois, c’est plus long que pour d’autres, mais l’important, c’est de croire en soi ». Happy 40, Barbara Butch!

 

Leslie Barbara Butch pour le Gauche from Le Gauche on Vimeo.

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