Alice Wietzel[FRA]

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27.01.2020

Interview

par Juliette Mantelet

Après avoir embelli notre second livre, Bubble-Gum sorti en 2017, de ses femmes toutes en courbes et de ses scènes d’été lumineuses, véritables bulles de confort et de douceur, Alice Wietzel exposera à la Maison Nomade du 7 au 14 février, à l’occasion de l’anniversaire de Tafmag. Venez nous rencontrer et fêter nos 7 ans à nos côtés le 7 février prochain. Comme l’heure est à la fête, on a retrouvé Alice, qui vit désormais pleinement de son art, pour revenir avec elle sur sa passion pour l’été et les coups de soleil, ; sa vie d’illustratrice parisienne et l’évolution de son style. Interview avec une illustratrice entrepreneuse engagée.

L’éternel été

Coucou Alice, Quoi de neuf depuis la dernière fois ?

J’ai été diplômée des Arts déco, en image imprimée. Et j’ai commencé à faire du freelance de manière plus concrète après l’école. Au bout d’un an, j’ai eu un agent. Maintenant je suis représentée par l’agence Pekelo. Le travail de freelance qui était un peu sporadique au début est donc devenu beaucoup plus régulier. Et du coup,  j’arrive maintenant à vivre de l’illustration.

À l’époque de notre livre, tu semblais avoir une fascination pour les femmes nues et les coups de soleil, ça te venait d’où ce tic ?

C’est bête, mais j’étais à Hambourg en échange Erasmus et le soleil se couchait à 15h. Je pense que j’ai été vraiment frustrée d’avoir si peu d’heures de soleil par jour. J’avais un module de cours sur le dessin digital, super intéressant, avec une prof brésilienne qui nous racontait à quel point tout était coloré au Brésil, alors qu’en Allemagne tout le monde était habillé en noir et gris. Et cette frustration m’a donné envie, je crois, de dessiner des femmes qui elles avaient pu être au soleil.

Comment ton style a-t-il évolué depuis ces dessins-là ?

C’est devenu un peu moins naïf. Parce que techniquement j’ai progressé naturellement. Le fait de répondre à des commandes sur des sujets différents de ceux dont qu’on a l’habitude de traiter ça oblige à sortir de sa zone de confort et des formes qu’on a l’habitude de dessiner. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup d’éléments que je traitais de manière très géométrique, ou abstraite, les plantes par exemple, qui sont devenues beaucoup plus réalistes. Car c’est un sujet et un motif que j’ai décidé de vraiment creuser. J’essaie aussi de faire plus de femmes habillées (rires).

« C’est débile de limiter le sein à l’allaitement. »

En dessinant de manière assumée les tétons des femmes, souhaites-tu dire quelque chose d’une certaine censure ? 

Ce concept que la femme ne peut pas se mettre torse nu alors que l’homme peut, ça me dépasse. Je ne comprends pas qu’on ne puisse pas faire la part des choses entre le concept sexuel d’un sein et juste le concept social et matériel. Je me suis fait insultée par une nana sur Instagram justement. Ma première vraie hateuse et la seule à ce jour qui m’a dit qu’en fait c’était vulgaire. Que les seins étaient faits pour allaiter les enfants et que moi je les mettais à la vue de tous. C’est débile de limiter le sein à l’allaitement. C’est une vision ultra binaire du corps féminin qui est soit sexuel ou soit maternel. Et qui à aucun moment n’appartient à la femme qui fait le choix d’en faire ce qu’elle veut.

Tu dessines des femmes très décomplexées, à l’aise avec leurs formes, est-ce que tu es cette femme là ?

Je suis assez à l’aise oui. Je suis assez mince donc on m’a traité d’anorexique pendant presque toute mon enfance et mon adolescence. J’ai eu le droit très tôt aux jugements des gens : « Tu n’as pas de seins, t’es trop maigre, tu ne t’alimentes pas ». Et ensuite, j’ai eu le droit à « Tu as un gros cul ». Du coup j’ai eu une variété d’avis assez vaste qui fait que maintenant je n’en ai plus rien à foutre. Aujourd’hui, on commente mes poils sous les bras. Je suis obligée d’expliquer les choix que je fais qui ne regardent pourtant que moi. J’essaie le plus possible de ne pas être trop dure avec moi-même. Je viens d’une famille d’adeptes de régimes en tout genre et ça peut vacciner de voir des personnes qui ne sont jamais bien.

Tu dessines des femmes nues, dans la nature, au milieu des fleurs. Féminisme et écologie pour toi en 2020 même combat ?

C’est clairement lié. L’exploitation de la nature c’est quelque chose qui se lie très aisément à l’exploitation du corps féminin, à son contrôle.  J’ai fait un mémoire sur les sorcières, qui est devenu très vite politique. Dans les écrits que j’ai pu lire on explique comment la religion a privé les gens de terre qui n’étaient en fait pas des propriétés privées mais du domaine public. Cela a introduit cette notion de la terre comme pouvant être possédée et les ressources exploitées. Et ensuite cette oppression-là a doucement glissé vers le corps de la femme et sa capacité à se reproduire.

Et cet amour de la nature et des fleurs te vient d’où ?

J’ai grandi en banlieue mais on avait un jardin et un potager. Ma mère a la main extrêmement verte et ma grand-mère aussi. Elle est en Bretagne et a un très grand jardin. Je n’ai pas eu l’enfance parisienne, urbaine, avec que du béton. J’aime le parallèle des fleurs et du rythme corporel des femmes, le fait qu’elles soient parfois un peu phalliques ou peuvent ressembler à des vulves.

« Je suis un peu une charbonneuse de l’intense. »

Raconte-moi ton quotidien d’illustratrice à Paris. Il est comment ton atelier ?  

Je suis dans un atelier à Villejuif. On est deux pour le moment, mais on sera bientôt trois. Dans mon atelier, j’ai ma risographie que j’ai acheté avec trois autres copains et ils viennent de temps en temps pour imprimer. Je me lève le matin, je prends le métro et je me mets à travailler direct. Je suis un peu une charbonneuse de l’intense. J’ai même du mal à répondre à mes mails parce que je suis trop absorbée par mon travail. Je bosse sur ma tablette avec un grand écran tactile et je fais mes dessins au digital, dans les phases de croquis poussé ou de colorisation. Sinon, je me mets sur mon carnet et je dessine à la main mes pré-croquis. Tout ce que je dessine passe toujours par mes carnets et après je scanne et je retravaille numériquement. Je peux aussi bien passer une journée entière sur un ordi que sur une table à faire de la gouache ou à imprimer en riso. J’ai trois techniques de prédilection. Je ne fais malheureusement pas partie des gens qui aiment écouter des podcasts. Alors j’écoute de la musique un peu toute la journée et en ce moment, des spectacles humoristiques. J’emballe toutes mes commandes à la fin de la journée et ensuite je poste, avant de partir.

Qu’est-ce qui te plaît justement dans la technique de la riso ?

Déjà c’est compact. Donc c’est beaucoup plus simple quand on n’a pas la place d’avoir un atelier de sérigraphie. C’est l’accessibilité de la technique qui m’a orienté vers ça. Et ensuite j’adore que ce soit écolo. C’est très respectueux de l’environnement. La riso c’est une encre faite à partir d’huile de soja et de pigments. Les matrices utilisées pour faire l’impression sont en feuilles de banane. Et puis les couleurs sont trop belles, le grain est formidable, ça vibre. Tout est appréciable dans cette machine. À part qu’elle est parfois capricieuse (rires).

« Mon Rêve ultime ce serait de faire une illustration pour le new york times »

Tu es une illustratrice / entrepreneuse qui collabore avec de grandes marques. Qu’est-ce que tu retiens dans ces créations ? Ta meilleure collab ?

Nike. C’était génial ! D’avoir vraiment une totale liberté et d’aller peindre du grand format. C’était un client prestigieux, donc une grosse motivation, et à la fin tu avais une production de trois images énormes. C’était fait de manière très professionnelle, donc c’est super valorisant. J’ai appris plein de trucs… Se faire confiance, être force de proposition. J’ai bossé avec mon copain qui était mon assistant sur ce projet. Et j’ai trouvé le côté live très agréable. C’était vraiment une mini aventure. Tout est enrichissant. Le fait d’avoir fait des livres m’a permis d’apprendre comment faire 40 images qui devaient être dans le même style. J’ai fait un livre didactique pour peindre à la gouache où j’ai fait toutes les images et tous les textes. J’ai donc appris un peu ce que c’était d’être auteur. C’est très agréable quand l’illustration a une finalité et que tu découvres un produit fini que tu n’aurais pas pu faire sans le client. C’est ce qui me permet de continuer à évoluer. Il faut toujours flipper un peu.

Il y a une collab que tu rêverais de faire ?  

Mon rêve ultime ça serait de faire une illustration pour le New York Times. Pour moi c’est un peu le Graal de l’illustrateur presse.

Où vivrais-tu si  l’été ÉTAIT permanent ?

Le casse-tête. Si c’était l’été en permanence, je pense que je voyagerais partout, tout le temps. J’adore la mer, j’aime trop la Bretagne, il y a des paysages de fou. En même temps j’aimerais trop aller au Japon. Ils ont tout : la terre, la montagne, la campagne… Et là je pars en Guadeloupe et rien que ça, ça va être la folie. Me dire que je vais voir des plantes tropicales pour de vrai, dans un contexte vraiment naturel, pas dans un jardin botanique, avec des colibris. Ça m’excite totalement. Donc en fait, n’importe où où il y a de l’eau et de la végétation.

C’est quoi ton plus beau souvenir d’été ?

On est parti en vacances un été dans un endroit qui s’appelle Vallérargues. C’est vraiment un petit bled paumé qu’on a choisi sur Google Maps en regardant où étaient les rivières. Et il y avait plein, des toutes petites rivières, avec des espèces de petits pontons. On pouvait s’accrocher à une corde et se jeter dans l’eau. On a passé tout l’été sur des plages de galets au bord de la rivière. On avait un peu l’impression d’être des enfants sauvages de la rivière.

« ON A PASSé l’été sur des plages de galets au bord de la rivière. »

Et pour finir, qui sont selon toi les 5 artistes à suivre en ce moment ?

En illustration, je suis super fan de Bodil Jane. C’est pour moi la définition de l’illustratrice entrepreneuse. J’admire la façon dont elle gère son image. Une autre illustratrice que j’aime beaucoup, c’est Agathe Singer. Super douce, tendre, délicate. Elle est précieuse. C’est l’illustratrice gentille, solidaire, et son travail est adorable. Tu ne peux pas ne pas l’aimer. Je suis obligée de dire Valentin Guillon, c’est mon copain mais il est trop fort. Il était à la FIAC l’année dernière et j’étais super fière. Il m’impressionne. C’est le seul artiste que je vois évoluer d’aussi près d’année en année. C’est très stimulant, on se challenge. Son pote aussi, François Malingrey. Il fait de la peinture à l’huile et je trouve qu’il est techniquement super fort. Je suis très admirative de son niveau de dessin. C’est le peintre qui a tout ce qu’il faut. Et j’adore Flavien Berger. Le gars a une approche incroyable de la musique, il crée des univers. En plus il sort de l’ENSCI. Il fait bosser des artistes très chouettes pour la scénographie de ses spectacles. Tout est tellement poétique. Ce n’est pas que de la musique.