Alice Pfeiffer[GBR/FRA]

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04.01.2022

Interview

par Julie Le Minor

Alice Pfeiffer, “Le goût du moche”

Pour débuter cette nouvelle année 2022 sous le signe du panache, du clinquant et du mauvais goût, la journaliste franco-britannique Alice Pfeiffer nous confie ses prédictions sur la mode et nous parle de son dernier livre, « Le goût du moche » dans lequel elle s’applique à déconstruire l’empire du beau. Entretien.

portrait d'Alice pfeiffer

Alice Pfeiffer

De Londres à Paris, du New York Times à Interview Magazine, i-D, M Le Monde, Magazine Antidote ou encore les Inrocks, Alice Pfeiffer s’amuse à décortiquer les affres de la mode et du vêtement avec un regard aussi singulier que perspicace, non sans une certaine once d’humour purement british. Ses deux ouvrages, Le goût du moche et Je ne suis pas parisienne sont comme des manifestes d’une nouvelle génération de penseurs désireux de construire une société qui leur ressemble en s’émancipant des doctes et diktats de leurs aînés. Spécialiste en anthropologie et en gender studies, Alice Pfeiffer interroge une société où l’esthétique et l’apparence sont essentielles à travers un sujet jouissif et étonnant : la revanche du moche.

Tafmag : Hello Alice, merci de débuter cette nouvelle année 2022 avec nous sur Tafmag. Tu es journaliste de mode d’origine britannique, désormais installée à Paris depuis plusieurs années, où tu t’es fait un véritable nom grâce à une lecture pluridisciplinaire de la mode. Comment t’es tu intéressée à ce champ de création ?

Alice Pfeiffer : Au fil des années, pleins d’histoires m’ont amené à la mode. D’abord, je souhaitais m’émanciper d’une forme d’austérité dans ma culture familiale héritée de ma mère et de son histoire. Je viens d’une famille qui a été déportée, j’ai baigné dans des histoires de Shoah toute ma jeunesse et je n’en pouvais plus. Étudier la mode m’a permis de m’amuser tout en apportant une pierre à l’édifice. Je pouvais ainsi montrer à mes parents que je suivais leurs valeurs tout en ayant des copains couverts de paillettes et en faisant la fête.

Tu as grandi en Grande-Bretagne où le système éducatif est très différent de celui de la France. Que retiens-tu de tes études en Angleterre ?

J’ai pris rapidement conscience qu’en France, on parle sérieusement de choses sérieuses et bêtement de choses bêtes. Par exemple, on ne s’intéresse pas aux people, il n’y a pas d’études de la presse tabloïd. Pourtant, j’adorerais expliquer le rapport qu’entretient la France avec la célébrité. En France, on a vraiment l’idée de cultures nobles et de cultures basses alors qu’en Angleterre, on étudie dès le bac la publicité, les clips ou encore la pop culture. C’est passionnant !

Le regard que tu poses sur la mode, à la croisée de différentes disciplines comme l’anthropologie ou la sociologie, est finalement très nouveau en France. Il y a deux ans, tu as d’ailleurs publié un livre pour déconstruire le mythe de la parisienne.

Cela m’amuse beaucoup d’analyser les fabriques de la culture pop française. Lorsque je me suis intéressée au fantasme de la parisienne, j’étais étonnée de voir qu’aucune étude n’avait été réellement entreprise sur ce sujet. Je pense qu’il y avait un désir de s’émanciper de toutes ces sciences et cultures ostracisées en France.

Pourquoi est-ce important d’interroger la symbolique de la mode et ses différentes représentations sociales ?

La mode te permet d’appréhender plein de choses. C’est à la fois le besoin d’appartenir et de se distinguer. C’est un moteur de progression sociale. C’est une des rares marges de manœuvre que tu as sur un corps qui est déterminé par un genre dominant. Tu ne pourras pas changer ta race, tu ne pourras pas changer ton corps mais tu peux repousser les parois des stéréotypes attendus. Dans toutes les minorités queer et ethnique, tu as toujours eu des jeux de fringues sensationnels. Dans le voguing qui a évolué dans le milieu racisé queer, les looks sont incroyables ! La mode, c’est une étude de l’apparence et de ce que l’on en fait. Elle est essentielle pour toute la place qu’utilise l’apparence dans la société. Je pense que c’est hyper important de comprendre comment des minorités vont déjouer certaines représentations rien que par le simple fait d’apparaître et de se rendre visible. La mode interroge la notion de visibilité, de visibilisation, de détournement du regard et de retournement du stigmate (soit une lutte pour se réapproprier toute forme de stéréotype en le revendiquant pour en faire une force).

En tant que journaliste de mode, que l’on pourrait croire injustement comme l’empire du beau et du bon goût, comment t’es tu intéressée au moche ?

J’ai essayé de comprendre la dictature que forme le beau. Tout a vraiment commencé à Paris à vrai dire. Comment aimer le moche dans une ville où le beau est célébré comme norme et comme norme bourgeoise ? Comment comprendre la matrice opérée par le beau ? En architecture par exemple, que nous dit le brutalisme que l’on voit en banlieue parisienne et le style haussmannien à l’intérieur de la ville ? L’intra et l’extra muros, le beau et le laid, ce sont des distinctions frappantes qui disent beaucoup de l’organisation des classes sociales à Paris. En quoi le beau de Paris vient dicter chacun de nos gestes, chacun de nos pas ? Se comporte-t-on de la même manière à Belleville ou à Saint Germain des Prés ? C’est en tentant de répondre à toutes ces questions que je me suis intéressé au moche. C’était important pour moi de ne pas parler des corps, je ne voulais pas parler du beau des gens, donc je me suis vraiment intéressée aux objets, à l’architecture, au design et à la mode.

Tu expliques que le moche, c’est aussi l’inconnu, tout ce que l’on ne peut pas nommer, tout ce qui est inclassable finalement.

D’abord, le moche n’est pas le laid qui constitue l’antithèse du beau. Le beau est toujours assimilé à la pureté; le laid est assimilé à la diabolisation, la dégénérescence. Alors que le moche, pas forcément ! Le moche peut être le vilain petit canard, il peut être porteur de beau par la suite. Cela peut être le confort, le rire, le sourire, la familiarité, l’intimité… Le moche peut faire référence à des objets du quotidien que l’on aime et qui sont inclassables. Le moche a une part de familiarité et d’affection. En écrivant Le goût du moche, j’ai essayé de passer par des moments où le moche m’a touché.

Dans ce livre, tu expliques ton affection pour le moche qui existe sous différentes typologies comme le kitsch, le ringard, le démodé, le raté ou le vulgaire. Quel est ton préféré ?

Personnellement, le vulgaire, qui revient en force aujourd’hui, m’amuse beaucoup et je le porte particulièrement dans mon cœur. J’ai toujours aimé le vulgaire des années 2000, quand j’étais adolescente et que je me suis émancipée de mes parents bobo en m’habillant de la manière la plus vulgaire, clinquante et bling possible. C’était vraiment l’antithèse de toutes les valeurs parisiennes que l’on nous avait inculquées. Mon côté anglais reprenait le dessus !

Si l’attrait pour le moche peut-être perçu comme une démarche punk de révolte envers une société bourgeoise, bienpensante et de « bon goût », tu as finalement compris au fil du temps que la revendication du moche pouvait aussi être une nouvelle forme de snobisme, notamment dans l’univers de la mode.

Venir à un défilé Chanel habillée comme un sac, au départ, tout cela me semblait être une démarche vraiment camp. Je pensais jouer avec le ridicule. Puis finalement, je me suis rendue compte que j’avais une telle aisance de classe et un tel sentiment d’appartenance au monde de la mode que je me sentais libre de reproduire des gestes de dissidence sans être exclue. Même en disant « fuck you » à la mode, je savais que l’on m’accepterait.

On peut donc avoir du style en portant des pièces moches ?

Oui, bien sûr ! Ça l’a toujours été. C’est aussi une histoire de classe. Les classes dirigeantes vont toujours faire le contraire de ce à quoi ont accès les classes populaires. Aujourd’hui, quand tu vois la tendance bling, la mode de Balenciaga ou des Crocs, c’est parce que la fameuse parisienne a enfin été rendue accessible au grand public par des marques comme Sézanne ou par le biais des influenceuses. Or, une fois que le grand public a accès à une tendance, tu te rends compte que les hautes sphères de la mode font finalement exactement le contraire. Après le sacre des hipsters et d’une mode naturelle, scandinave, épurée, on revient aujourd’hui au baroque post-moderne avec des clous, des strass, des trucs qui brillent. On est tellement à l’aise dans notre domination que dorénavant on peut même s’habiller comme Britney Spears !

Après des décennies de règne minimal et de vestiaires sages et sobres, arrive-t-on finalement à une nouvelle ère du moche, du too much et de la provoc ?

Je pense que l’on est en pleine redécouverte de tout ce que le minimalisme est venu gommé et effacé. Le minimalisme a donné une mode harmonieuse, puritaine, minimal et même un peu bohème. Il y a dix ans, je me suis séparée du bling pour me tourner vers APC et des collections japonisantes. Des designers comme Christophe Lemaire arrivaient chez Uniqlo et lançaient la vague minimale. C’était une ère un peu paupériste mais c’était pas mal. Il n’y avait pas d’expérimentations textiles ni de couleurs un peu folles, il n’y avait pas de créations loufoques. En pleine crise, on cherchait des valeurs refuge. C’était une époque de bon goût finalement.

Aujourd’hui, on est aussi à la conjonction de différentes crises : sociétale, économique, écologique et même sanitaire… La crise donne-t-elle le ton de la mode ?

Oui la mode des années 2000 par exemple nous montre aussi la faillite de l’Amérique. Il ne faut pas oublier que ces années-là ont été coincées entre l’effondrement des tours du World Trade Center et le crash boursier de 2008. L’Amérique allait très mal, on observait l’effritement du rêve américain. Quand on voyait Paris Hilton avec son chihuahua dans The Simple Life, il y avait comme un air de fin du monde. Ce n’était pas une image de progrès. Au contraire, dans les années 90, il y avait un truc très guerrier : c’était talons aiguilles et Porsche. Dix ans plus tard, tu vois de grands enfants puérils et riches qui se promènent en crop tops à logos.

Quelles sont tes prédictions pour la mode en 2022 ?

On est en rupture complète avec tout ce que l’on a fait. On a vraiment soif de nouveauté et d’expérimentation. On le voit avec le retour du bling, avec Miu-Miu et ce côté hyper drôle à la « Baby One More Time » ou avec Balenciaga qui puise dans toutes les sous-cultures du début du millénaire, les raves et les piercings à l’arcade qui reviennent. En 2022, on voudra tout sauf de l’intemporel, du basique, de l’effortless. On va vouloir avoir des trucs absolument pas pérennes et qui vont être consommables tout de suite. Des trucs hyper clinquants, hyper too-much, du mauvais goût. Désormais, même Chanel fait dépasser les strings des pantalons !

Après deux ans obscurcis par la restriction des libertés et l’ombre du Covid, la mode cette année pourrait donc sacraliser le moche, l’extravagance et le présent ?

En 2022, le moche s’annonce finalement très excitant, anti-système à sa façon, provoc et hyper cul. Mais hyper-cul tout en étant drôle, pas forcément trash. Le moche va être porteur de nouvelles revendications punk et green. Le bon ne racontera plus le bon. On sera hyper revendicateurs en portant le vomi des années 2000. Rester en vie, ne pas ruiner la planète au passage et oser une mode qui déborde, voilà ce que m’inspire 2022.